mardi 22 avril 2008

L'histoire du xingyiquan et du xinyiquan (suite et fin)


Nous avons vu précédemment qu'il était improbable que Damo (boddhidharma) eu un lien réel avec le xingyiquan ou le xinyiquan. Or, attribuer l’origine de ces boxes au général Yue Fei est tout aussi incertain. Ce personnage est extrêmement connu du peuple chinois pour les exploits qu’il réalisa ainsi que pour son dévouement à son pays. Plusieurs faits, relatifs à l’art martial lui sont attribués :

Le général de l’armée des Song du sud aurait compilé certaines techniques de travail du souffle taoïstes pour mettre au point une série d’exercices connues aujourd’hui sous le nom de « huit pièces de brocard », en référence aux huit morceaux de soie sur lesquels sont imprimées les mouvements.
Yu Fei serait à l’origine de la boxe dite « séparation des mains des descendants de Yue ».
Ce héros national aurait mis au point cinq techniques de lance sur la base du mouvement des cinq éléments (Wuxing) : bois, feu, terre, métal, eau.



Célèbre calligraphie de Yue fei et message aux envahisseurs : "rendez moi mon territoire"



C’est sur ce dernier point que l’on peut trouver une légitimité à la paternité du Xingyiquan qui lui est attribuée.
Yue Fei fut un grand expert dans le maniement de la lance, dont il aurait également développé une forme particulière dite « à un crochet ». Il est, d’ailleurs, très souvent représenté la lance à la main.
Ces cinq techniques de lance pourrait, en effet, être à l’origine des cinq techniques de poing du Xingyi (五行拳).

Pourtant, c’est le personnage de Ji Longfeng (Ji Jike) qui semble le plus probable créateur de la boxe Xinyi. Plusieurs faits légendaires sont à prendre en considération quant à l’histoire de ce mystérieux personnage :

Ji Longfeng fut connu et redouté pour sa dextérité dans le maniement de la lance.
Il aurait étudié un étrange manuel, attribué à Yue Fei.
Selon certaines sources, Ji aurait séjourné au monastère de Shaolin.

Huang Xinming, dans son article intitulé « La transmission de Ji Jike », nous explique que Ji aurait séjourné au monastère de Shaolin pendant 10 ans. Durant cette période, il aurait étudié l’art du Xinyiba (心意把), qui demeure encore de nos jours une transmission secrète du monastère de la petite forêt.

Dans un autre article intitulé « Enquête sur les origines de l’école de boxe Xinyiliuhequan », monsieur Huang, nous explique la scission du style originel en deux écoles.
« La seconde génération de cette école de boxe se divise en deux courants : L’école Xinyiquan du Henan et l’école Xinyiquan du Shanxi. Egalement dénommées école du nord et du sud, le courant du Henan est dirigé par Ma Xueli alors que le courant du Shanxi est dirigé par Dai Longbang.
La troisième génération de cette école de boxe est appelée Xingyiquan (形意拳).
Cette école fut fondée sur la base du Xinyiliuhequan. Le maître de boxe qui en est à l’origine n’est ni Yue Fei, ni Dai Longbang. C’est Li Luoneng qui créa ce style, d’après les techniques qu’il avait apprise au Shanxi, où il se rendit entre 1840 et 1850 afin d’étudier l’école de Dai Longbang. Chronologiquement, Li Luoneng n’a pas pu suivre l’enseignement de Dai Longbang en personne (Dai Longbang, né aux alentours de 1720, serait mort en 1809). »
Ce serait son fils Dai Wenxun qui aurait enseigné à Li l’art familliale. Le changement du caractère Xin en Xing aurait pour origine le fait qu’au Shanxi la prononciation de ces deux caractères est identique. Li luoneng, originaire du Hebei, aurait donc interprété le nom Xinyiquan différemment, la transmission se faisant oralement.



Démonstration de xinyiquan par les descendants de la famille Dai



Li Luoneng est pratiquement toujours cité comme un disciple direct de Dai Longbang.
Sun Lutang, dans son ouvrage intitulé « Véritable description du sens de la boxe », nous expose sa version de l’apprentissage de Li Luoneng :

« Monsieur Li Feifu, connu sous les nom de Nengran et de Luoneng, se rendit à Taigu, province du Shanxi, pour affaires. Il était passionné par l’art martial. A Taigu, il entendit parler de Dai Longbang, qui excellait dans l’art du Xingyiquan, et décida de lui rendre visite. Lorsque la rencontre eu lieu, Li fut surpris par les bonnes manières, très raffinées, de Dai. Ce qu’il ne comprenait pas venant d’une personne censée exceller dans l’art martial. Il décida alors de s’en aller. Ce n’est que plus tard que Li Luoneng devint disciple de Dai Longbang, après une cérémonie officielle d’acceptation. »

Les pratiquants actuels de la province du Shanxi considèrent Dai Wenxun, le second fils de Dai Longbang (Dai Erlü), comme le maître véritable de Li Luoneng. Cette version de l’histoire, plus envisageable d’un point de vue chronologique, nous est confirmé de manière écrite par le texte figurant sur la stèle funéraire du maître Che Yizhai, disciple de Li Luoneng ( Cette stèle est toujours visible dans la ville de Taigu, province du Shanxi) :

« L’art martial est l’art majeure de la Chine et se divise en école interne, externe et de Shaolin. Cet art fut florissant dans notre province sous les règnes des empereurs Xianfeng (1851 – 1861) et Tongzhi (1862 – 1874). Il était pratiqué par les disciples de Wang Changle et Dai Wenxun…Monsieur Dai, surnommé Er Lü, était du comté de Qi. Le Xinyi de la famille Dai, transmis au sein du clan Dai, appartient à la branche externe de Shaolin et fut transmis à l’extérieur de la famille à Li Luoneng. »



Démonstration de xinyiliuhequan par Li zhensi, disciple de Mai jingkui et Lu songgao




Pourquoi Li luoneng aurait-il modifié ce qu'il avait appris pour créer une nouvelle école ? A-t-il vraiment étudié l'intégralité du xinyi de la famille Dai ?

La transmission exclusive au sein d'un clan ou d'une famille se faisait dans le plus grand secret et Li luoneng réussi à passer outre cette barrière en devenant élève de la famille Dai. En revanche, les Dai ne lui ont probablement pas donné le même enseignement mais plutôt les bases de leur pratique, dont il se serait inspiré pour créer son école. L'essentiel de cette boxe ne reposant pas uniquement sur la forme mais également sur l'utilisation de l'intention, l'école de Li luoneng mis d'avantage l'accent sur ce dernier aspect en épurant les techniques.




Démonstration de xingyiquan par Sha guozheng, disciple de Jiang rongqiao




C'est encore dans ce sens que serait allé Guo yunshen lorsqu'il enseigna et c'est sur cette base que serait né le yiquan de Wang xiangzhai.




Démonstration libre de Yiquan par Yao zongxun




Lorsque Wang xiangzhai commença à enseigner, il choisi le nom de Yiquan pour sa boxe, en référence au xinyi / xingyi mais en épurant davantage encore la forme : Il enseignait zhanzhuang, les cinq éléments, les formes et intentions du tigre et du dragon (au lieu des 12 animaux du xingyi ou des dix animaux du xinyi), les six coordinations ainsi que les principes des trois poings antiques (laosanquan). Il s'agissait donc d'une synthèse entre les écoles xingyi et xinyi, soit un retour à leur origine commune.

Dans le nom xinyiquan (boxe de l'intention issue du coeur/esprit), on trouve l'idée de la forme dans le dernier caractère (quan = boxe) et celui de l'intention dans les deux premiers caractères. Dans le nom xingyiquan, l'idée est plus explicite encore : cette boxe (quan) est basée sur la réunion de la forme extérieure (xing) et de l'intention intérieure (yi).

L'idée commune à ces deux écoles étant celle d'une forme de boxe (quan) qui utilise l'intention (yi), d'où le nom commun Yiquan...

L'histoire du Xingyiquan et du xinyiquan (première partie)


L'école de Wang xiangzhai est connue sous les noms de Dachengquan et de Yiquan. Cette dernière dénomination fait référence à la lignée du fondateur, qui fut disciple de Guo yunshen pour le Xingyiquan, une des écoles de boxe des plus pratiquées en Chine.
Généralement reconnue comme une école du Nord, elle est également considérée comme appartenant à la famille interne (ainsi que le Baguazhang et le Taijiquan). Comme toutes les écoles de boxe chinoise, son origine relève du mythe : L’histoire du Xingyiquan remonterait au légendaire général Yue Fei sous la dynastie des Song du sud ( 1127 - 1279) et est intimement lié liuhexinyiquan, aujourd'hui considéré comme une autre école de boxe.

C'est en la personne de Ji Longfeng, connu sous le pseudonyme de Jike, que l’on trouve le véritable patriarche de ces deux écoles aux même origines.

Ji, déjà expert dans le maniement de la lance, aurait découvert un manuel de boxe écrit de la main du général Yue Fei dans un temple des montagnes Zhongnan. Après l’avoir sérieusement étudié, il aurait mis au point le Xinyiquan (心意拳), boxe du cœur et de l’intention. Il aurait ensuite transmis son art à Cao Jiwu du Shanxi, qui l’aurait enseigné à Dai Longbang, également natif du Shanxi. Dai aurait transmis l’école à Li Luoneng du Hebei, qui l’aurait alors enseigné à de nombreux disciples dont Guo Yunshen et Liu Qilan, du Hebei, ainsi que Che Yizhai et Song Shirong, du Henan, pour ne citer que les plus connus.
C’est Li Luoneng qui aurait rebaptisé l’école du nom de Xingyiquan (形意拳), la boxe de la forme et de l’intention.





Ji longfeng, représenté avec sa lance dans une main et le manuel de Yue fei dans l'autre





Cette généalogie est-elle acceptable d’un point de vue historique ? Toutes ces personnalités, dont certains sont aujourd’hui considérés en Chine comme des maîtres légendaires, ont-elles contribué à l’élaboration du Xingyiquan ? Et, cette boxe a-t-elle véritablement été créée par Li Luoneng sur les bases de l’ancien Liuhe Xinyiquan (六合心意拳) ?

Certains anachronismes, mis en évidence par des chercheurs, tendent à démontrer que cette version de l’histoire du Xingyi n’est pas authentique. De plus, des divergences techniques assez considérables existent entre le Xinyiquan, encore pratiqué de nos jours au Shanxi et au Henan, et le Xingyiquan, transmis depuis Li Luoneng.





Deux attitudes caractéristiques du liuhe xinyiquan





Il est aujourd’hui admis que l’art martial chinois soit composé de deux grandes familles : La famille des boxes internes ou boxes souples et la famille des boxes externes ou boxes dures. La première se réclame du courant taoïste, alors que la seconde appartient au courant bouddhiste.
Le Xingyiquan fait partie de la famille des boxes internes, il en est de même pour le Taijiquan et le Baguazhang.
Les boxes du courant externes seraient rattachées historiquement au monastère de Shaolin, alors que les boxes du courant internes auraient un lien avec celui de Wudang. Les grandes caractéristiques des styles dit internes sont une utilisation du Qi, alors que les styles externes usent de la force musculaire.

Or, de nombreux chercheurs ont démontré, ces dernières décennies, que cette théorie était infondée. Le Taijiquan n’aurait aucun lien avec Zhang Sanfeng, haut personnage du Taoïsme, à qui l’origine de cette boxe est souvent attribué. La première citation de Zhang Sanfeng comme pratiquant de boxe vient de « l’épitaphe à Wang Zhengnan », composé par Huang Zongxi (1610 – 1695). C’est également cet épitaphe qui mentionne un art de Wudang, par opposition à l’art de Shaolin. Mais, il faut voir dans cette description un symbole de résistance au pouvoir de l’envahisseur mandchoue (Dynastie des Qing), plutôt qu’un véritable fait historique.

C’est d’une confusion que serait née l’idée reçue réunissant aujourd’hui les boxes Xingyi, Taiji et Bagua sous l’appellation de « Boxes de la famille interne » :

La « méthode de boxe de l’école interne », texte figurant parmi les grands classiques de l’art martial, fut l’œuvre de Huang Baijia, disciple de Wang Zhengnan. Cette boxe, également appelée boxe de Wudang, aurait, selon « l’épitaphe à Wang Zhengnan », un lien direct avec Zhang Sanfeng.
Or, en 1894, les maîtres Cheng Tinghua du Baguazhang, Liu Dekuan du Taijiquan, Li Cunyi et Liu Weixiang, du Xingyiquan créèrent une association afin d’enseigner leur écoles communément sous le nom de « boxes de la famille interne ».
Un amalgame aurait donc été fait entre la boxe de la famille interne de Huang Baijia et les écoles de boxe Taiji, Bagua et Xingyi.

Selon la « Préface à la boxe des six harmonies », le Xingyiquan aurait vu le jour avec le général Yue Fei sous la dynastie des Song du sud (1127 - 1279). Celui-ci aurait créé cette technique de boxe sur la base de ses connaissance dans le maniement de la lance :

« Lorsqu’il était enfant, Yue Fei suivit l’enseignement d’un maître aux vastes connaissances et devint ainsi très habile dans le maniement de la lance. Il créa alors une méthode de boxe qu’il enseigna à ses officiers et qu’il appela la boxe de l’intention. L’art était merveilleux, surpassant tous ceux qui avaient existé auparavant. Après la mort du roi (Yue Fei), sous les Jin, les Yuan et les Ming, l’art fut rarement vue. Maître Ji, appelé Ji Jike, également connu sous le nom de Longfeng, qui vécu pendant la fin de la dynastie Ming et le début des Qing à Zhunfeng de la région de Pudong, se rendit dans les montagnes Zhongnan afin de rencontrer des maîtres aux grandes connaissances. Là, il reçut le manuel du roi Yue (Yue Fei). »

Selon un autre texte historique, la « Chronique du clan Ji », Ji Longfeng maniait la lance avec un tel niveau, qu’il était surnommé « la lance divine ». Il créa alors une boxe, en utilisant les principes de la lance, et l’enseigna dans la province du Henan.





Démonstration du maniement de différentes armes, dont la lance xingyi (wuxingqiang) par les élèves de Zhou jingxuan à Tianjin




Ces deux textes mettent en évidence le lien entre la boxe Xingyi et le maniement de la lance mais l’un décrit Yue Fei comme son fondateur, alors que l’autre cite Ji Longfeng comme le créateur de cette école.

De nombreux maîtres citent Damo, le patriarche du bouddhisme Chan, comme le véritable fondateur du Xingyiquan :

Le maître Wang Xiangzhai fonda, en 1940, la boxe du grand accomplissement sur les bases du Xingyiquan, qu’il étudia sous la direction de Guo Yunshen, et du Xinyiquan, qu’il étudia sous la direction de Xie Tiefu. Dans la préface de son premier ouvrage « Les véritables principes du Yiquan » , il retrace les origines de sa boxe :

« Damo (Bodhidharma) est venu à l’est, puis il a commencé à prendre des disciples et à leur enseigner comment exercer leur corps ainsi que l’observation de la nature et des animaux. Il mit finalement au point la méthode de « purifier la moelle et transformer les muscles en tendons »(xisuiyijinfa), qui fut à l’origine du Xinyiquan (心意拳), également appelé Yiquan (意拳). »

Le grand théoricien des arts martiaux Sun Lutang, dans son ouvrage « L’étude du Xingyiquan », cite également Damo comme patriarche du Xingyiquan :

« J’ai appris par mon maître que la boxe Xingyi avait été inventé par le vieux sage Damo et qu’elle était, alors, appelée Neijing. Elle fut, ensuite, développée par Yue Wu Mu (Yue Fei) pendant la dynastie des Song. »



Sun lutang dans la posture santishi du xingyiquan




Dans son ouvrage « Explication détaillée sur la boxe de la forme et de l’esprit / Les origines du Xingyiquan », paru en 1928, Ling Shanqing dit :

« A l’époque des 6 royaumes, le prêtre indien Damo est venu dispenser son enseignement de l’art martial indien (de l’ouest) sur le sol chinois »… « De nos jours, les pratiques connues sous les noms de « Boxe de Damo », « Epée de Damo », » … « sont dispensées un peu partout. Le Xingyiquan est l’une de ces pratiques »… « A partir des Song du nord, les pratiques de Wudang instaurées par Zhang Sanfeng développèrent l’art de Damo pendant plusieurs milliers d’années. En s’appuyant sur les pratiques de Shaolin, l’accent fut mis sur l’entraînement du Qi. Ce type de pratique fut nommé « école interne » par opposition à Shaolin appelé « école externe ». Et le Xingyiquan fut désormais classé dans la famille des boxes internes. »

Cette version donne une réponse à un double problème : Damo a-t-il quelque chose a voir avec le Xingyiquan ? Si oui, comment le Xingyiquan peut-il se retrouver classé dans la famille des boxes internes, rattachée au courant Wudang et à Zhang Sanfeng ?

La paternité du Xinyiquan attribuée à Damo nous semble assez improbable. Tang Hao, dans son « Etude et recherches sur Shaolin et Wudang » démontra que Damo n’a eu aucun lien avec l’art martial. Le fait que ce personnage soit historiquement rattaché à la fondation du monastère de la petite forêt met en évidence une volonté de la part de certains maître de faire remonter leur art à une source légendaire et bien connue de tous. Le seul écrit relatif aux pratiques anciennes du monastère de Shaolin sont « Le classique de transformation des tendons et de purification de la moelle », datant de l’époque nanbeichao (420-581). Cette technique de manipulation de l’énergie (Daoyin), encore pratiquée de nos jours sous différentes formes, n’a rien d’une pratique martiale. Il est toutefois possible qu’elle ait influencé certains maîtres dans leur pratique de la boxe, d’où une volonté de se rattacher spirituellement au monastère et à son fondateur légendaire.




Bodhidharma, patriarche du bouddhisme en Chine



(A suivre...)