samedi 19 avril 2008

Yiquan et biomécanique. dernière partie : L'homme au combat


Les déplacements
Dans un combat l’affrontement avec les forces adverses se déroule dans un espace infini, l’adversaire étant libre de se déplacer comme il l’entend. Il est donc nécessaire de pouvoir nous déplacer aussi librement que lui.
L’étude des déplacements sous entend que nous conservions notre alignement, puis, que nous puissions produire les différentes forces du Shili au sein de celui-ci.
Les déplacements s’apprennent donc en deux temps : Tout d’abords le déplacement simple du corps sans mouvement des bras. Puis, la pratique du Shili tout en se déplaçant.
La difficulté de l’exercice du déplacement réside dans le fait qu’il faille alternativement se retrouver en équilibre sur une jambe puis sur l’autre tout en conservant un potentiel de mouvement maximum. Lorsque nous sommes en équilibre sur une jambe, la connexion entre le bas et le haut du corps est particulièrement difficile à conserver et, donc, la force de réaction à la pesanteur n’est plus aussi facilement exploitable.
Si cette force de réaction ne « passe » pas dans le haut du corps pendant le déplacement, nous avons alors l’impression de flotter ou bien nous sommes obligé de fournir un gros effort pour garder notre stabilité.





Déplacements par Yao zongxun : simple puis avec shili



En revanche, en « asseyant » notre tronc sur notre jambe dans l’alignement de celle ci, on peut retrouver notre équilibre sans effort. De cette façon, le bassin prend appui directement sur l’extrémité de l’os de la jambe et on retrouve l’utilisation des muscles du maintient postural.
Dans ce type d’entraînement, la répartition du poids du corps sur les jambe est extrêmement importante : Entièrement porté sur une seule jambe, l’équilibre est délicat et, bien que l’alignement osseux permette de bien gérer la pesanteur, il est difficile de transmettre cette force jusque dans les autres parties du corps. Si, au contraire, le poids est également réparti sur les deux jambes, le centre de gravité se trouve « à cheval » entre deux déplacements et toute prise d’initiative sera précédée d’un appel, brisant ainsi la spontanéité de l’action (cette spontanéité se caractérise par une simultanéité de l’action physique et psychique). Ainsi, tout déplacement doit intégrer les caractéristiques physiologiques des postures de combat : Le poids du corps est essentiellement porté sur une jambe et l’autre jambe vient la soutenir dans l’expression de la force et quand à sa direction.






Yao zongxun dans un fali vers l'avant : la jambe arrière supporte le poid, la jambe avant est en soutient et dirige la force





Le travail du déplacement permet d’utiliser la force globale, celle qui met en jeu l’ensemble de la masse du corps, quelle que soit sa direction.
Lorsqu’un pratiquant a réalisé ce travail, il possède les bases permettant l’étude du combat.


Le combat
Il s’agit alors d’être capable d’utiliser toutes les qualités que nous avons développé auparavant d’un point de vue physiologique en se plaçant dans un état psychologique particulier.
En effet, l’entraînement de base comprend un important travail de l’esprit dont le but est de réveiller nos instincts naturels de défense.
Tous les animaux sont dotés d’un instinct de défense. Chez l’homme, il est dirigé par le paléo-cortex, la partie la plus primaire du cerveau, également nommé « cerveau reptilien ». C’est ce système moteur central qui gère, également, notre maintient postural, par son action sur certaines fibres musculaires.





Le cerveau humain, en bleu le paléocortex ou "cerveau reptilien"




L’homme a, de par son évolution, développé une utilisation prioritaire d’autres zones du cerveau. Le résultat est que l’homme « moderne » n’arrive pas, dans la plupart des cas, à utiliser ses capacités naturelles de défense en temps voulus.
On cite souvent le cas d’une femme paralysée par la peur face à un animal féroce et qui, si cet animal s’empare de son enfant, sera capable de le combattre, voir de le vaincre.
L’explication à ce type de situation est l’exploitation de nos capacités spirituelles (de l’esprit).
L’esprit met en jeu l’utilisation de différents systèmes nerveux qui suggèrent des réponses différentes à un même stimuli.
Souvent, le conditionnement de l’être humain par la vie moderne empêche la bonne réponse de s’exprimer d’elle-même.
En cherchant, lors de l’entraînement, à se repositionner dans un certain état d’esprit, on suggère un retour à cet instinct naturel de survie, que l’on pourra alors exploiter dans certaines situations.


Le système nerveux
Ce type d’entraînement stimulerait, en outre, le système nerveux végétatif qui contrôle, sans faire appel à notre volonté, toutes nos fonctions de survie ainsi que le fonctionnement de nos organes vitaux. C’est, par exemple, ce système qui régule nos battements cardiaques et donc notre flux sanguin, c’est également sous contrôle de ce système nerveux que s’ouvre et se referment les pores de notre peau pour réguler notre chaleur interne.
En nous plaçant mentalement dans certaines situations, nous allons « réapprendre » à l’utiliser comme il le convient.
Lorsqu’ils sont attaqués ou bien menacés, les animaux hérissent leurs poils car leur système nerveux, sollicité à l’extrême, ordonne la contraction des muscles pilo-moteurs. Chez l’homme moderne, cette réaction a été remplacé par la contraction de certains muscles créant ainsi des blocages qui l’empêcheront de s’exprimer naturellement : c’est le stress.
Par certains exercices de l’imagination comme « hérisser les poils alors que l’on est encerclé par des ennemis », le système nerveux est sollicité de façon à retrouver ses fonctions primaires de défense.
Le stress est une des causes majeure aux malaises de la vie moderne. Son processus de fonctionnement implique bien une interaction entre l’esprit et le corps mais celle-ci n’est absolument pas maîtrisée par l’homme du vingt un unième siècle.
Lorsque le système nerveux est sollicité d’une manière inhabituelle, le corps ressent cela comme une agression et sa réaction primaire est une contraction musculaire. Le corps contracté ne peut plus s’exprimer librement et, dans le cadre du combat, cette réaction devient particulièrement dérangeante. La décontraction musculaire et la relaxation du corps ont donc une interaction sur le système nerveux. L’esprit est alors plus apte à traiter une information, car plus disponible.
La relaxation des différents groupes musculaires présent dans le corps humains permet, en outre, une plus grande rapidité d’action, que celle-ci soit volontaire ou réflexe.
L’entraînement de l’esprit met donc en jeu un grand nombre de points importants ayant une incidence jusque sur des plans physiques de l’action.
C’est ce type d’entraînement qui fait la différence dans un combat entre deux boxeurs, lorsque l’on assiste à la victoire d’un athlète qui, visiblement, est moins bon technicien. Un proverbe ancien dit : « Lorsque deux adversaires se retrouvent contre un mur, le plus courageux l’emportera ». La technique rentre alors en jeux pour une part moins importante que l’état d’esprit. Et, donc, l’entraînement de l’esprit doit prendre une place au moins aussi importante que l’entraînement technique.






"Hérisser les poils" : stimulation du système nerveux par Wang shangwen




Les six harmonies
Les six harmonies constituent la condition à une réalisation dans la pratique. Elles sont, d’un point de vue théorique, à l’origine de nombreuses écoles de boxe. Wang xiangzhai les avaient approfondis par l’étude du Xinyiliuhequan ainsi que par les échanges techniques qu’il eut avec l’école Liuhebafa de Wu yihui.







Zhang xiaoyuan, fils de Zhang changxin, dans une forme de liuhebafaquan, la boxe des six harmonies et des huit méthodes





Elles sont divisées en « trois harmonies externes » et « trois harmonies internes ».
Dans son ouvrage « Les véritables principes duYiquan » (Yiquan zhenggui), Wang xiangzhai en donne une définition :
« Le cœur est coordonné avec l’intention, l’intention est coordonnée avec l’énergie, l’énergie avec la force. Ceci constitue les trois harmonies internes.
Les mains sont coordonnés avec les pieds, les coudes avec les genoux, les épaules avec les hanches. Ceci constitue les trois harmonies externes. »


Ces six harmonies représentent un "condensé" de toutes les explications scientifiques citées plus haut...

Yiquan et biomécanique. Deuxième partie : L'homme en mouvement

Rappel : Nous avons vu dans le précédent article que les muscles de l’ensemble du squelette contenaient tous, dans des proportions variables, deux ou trois catégories de fibres distinctes aux propriétés différentes. Ces trois types de fibres sont :
les fibres I ou S, dites fibres rouges ou lentes (S pour slow).
les fibres II A ou FR, dites fibres blanches (ou rapides), résistantes à la fatigue.
les fibres II X ou FF, dites fibres blanches (ou rapides), fatigables.
Chacun de ces trois type de fibre dépendrait d’un système moteur central différent.
Ce sont les fibres II A, rapides et résistantes, qui seraient sollicités pour le maintient postural. Celles-ci sont relié au système paléo-moteur qui dirige la motricité automatique posturale (non consciente).

Les muscles du mouvement
Les muscles activés consciemment par la volonté sont appelés muscles volontaires, par opposition aux muscles involontaires qui constituent certains de nos organes (comme le cœur).
Toute activité autre que « tenir debout » résulte d’une action combinée des muscles posturaux et du reste de la musculature corporelle. Car si nous n’avons conscience que de l’utilisation des muscles volontaires lorsque nous réalisons un mouvement, ceux-ci s’organisent, en fait, autour de l’action permanente des muscles du maintient postural, ainsi que de l’action des muscles involontaires qui constituent la plupart des tissus de nos organes. C’est donc bien un travail commun de ces groupes qui nous permet d’exécuter une action réfléchie. Les actions toniques relèvent de la mobilisation des fibres I, relié au système archéo-moteur et la direction des mouvements relève de la mobilisation des fibres II X, reliées au système néo-moteur. Elles relèvent donc bien de deux système nerveux distincts.


Les principes scientifiques
L’idée dominante pour la pratique de l’art martial est l’utilisation des forces extérieures naturelles.
La gravité, qui est à l’origine des forces centrifuge et centripète, peut être exploité de manière intelligente de façon à produire une grande puissance avec un minimum de tonus musculaire (le fait de tenir debout doit être une condition suffisante).
En prenant compte de la brève explication que nous venons de donner sur le fonctionnement des muscles et du squelette, nous pouvons élargir le rapport entre « l’homme debout » et la constante de gravité en introduisant une force supplémentaire.
En effet, tout rapport avec un adversaire peut se traduire par l’application d’une ou de plusieurs forces. Ces forces peuvent être appliquées à différents endroits et agir dans plusieurs directions.
Lorsque nous parlons d’« utiliser la gravité », il ne s’agit en aucun cas d’utiliser une force unidirectionnelle et donc restreinte.
Il s’agirait plutôt d’utiliser les réactions induites par cette force.

Tout homme est, en permanence, en affrontement avec la gravité. De cet affrontement naît une réaction qui se traduit par une poussée verticale, guidée par sa colonne vertébrale et dirigée vers le haut.
Répondre intelligemment à une force adverse, c’est faire en sorte qu’elle se trouve confrontée à une manifestation de cette réaction. En d’autres termes, l’action des muscles du maintient postural doit primer sur celle des muscles volontaires afin que nous n’ayons pas d’effort à fournir.

Pour arriver à élaborer cette « réponse » de manière concrète, un travail de préparation va être nécessaire.


L’entraînement de préparation
C’est le travail de base (Jibengong) de chaque école traditionnelle.
Ce travail vise à structurer le corps et donc les différents groupes musculaires ainsi que les os et les systèmes nerveux.
Il peut se résumer à une prise de conscience des différentes forces qui s’exercent en permanence sur notre corps ainsi qu’à l’élaboration de certaines connexions osseuses et musculaires pour mieux gérer ces forces.
Un point important du travail de base est la connexion des bras à l’axe vertébral. Si la réaction à la force de gravité est relativement facile à ressentir sur tout l’axe constitué par la tête, la colonne vertébrale et les jambes, les bras ne se trouvent dans cet alignement que lorsqu’ils sont levés au dessus de notre tête.


La connexion des bras à l'axe gravitaire passe pas les épaules



Or, un affrontement avec une force extérieur nécessite une utilisation des bras dans de nombreux autres positionnements.
La meilleure façon de « rattacher » nos bras à notre colonne vertébrale de manière à leur faire profiter au maximum de la réaction à la gravité est d’arrondir nos articulations.
Dans ce positionnement, la force reçue au niveau des bras n’est pas brisée et suit harmonieusement la courbe que nous lui proposons. Mais ce travail d’encaissement d’une force sans faire d’effort nécessite le développement d’une certaine qualité musculaire au point de jonction bras-tronc.
Si les épaules sont contractées, la pression exercée par la force reçue va couper cette jonction.
Si, au contraire, elles sont relâchées et basses, la connexion se fera sans effort, grâce à l’utilisation des muscles du dos (maintient postural).




En A, le point où se fait la jonction bras-tronc lorsque l'épaule est contracté. En B, le même point lorsque l'épaule est relâchée.



Les exercices basiques tels que le Zhanzhuanggong permettent de faire travailler certains groupes musculaires propres à maintenir les bras à l’horizontal en ayant les épaules relâchées.
La partie basse du squelette doit être fermement connecté à sa partie haute et, pour cela, l’utilisation de certains muscles est nécessaires.



Travail postural du zhanzhuang



L’ilio-psoas est un muscle interne puissant. Il relie les jambes (au niveau du fémur) directement à la colonne vertébrale (insertion entre D12 et L 4) et joue un rôle important dans le maintient postural, en relation avec le carré des lombes. Ces deux muscles fonctionnent en synergie de façon à équilibrer la relation entre le « bloc » inférieur, constitué des jambes, et le « bloc » supérieur, constitué du tronc. La mobilité de ces deux blocs est rendue possible grâce à l’articulation du bassin. L’ilio-psoas et le carré des lombes fonctionnent à la fois de manière inconsciente, puisqu’ils participent au maintient postural, et de manière consciente, lorsqu’ils sont sollicités en tant qu’extenseur et fléchisseur du bassin.



muscle ilio-psoas




Ainsi, les bras sont « connectés » au tronc qui, lui même, est « connecté » aux jambes. Les jambes reçoivent en permanence la réaction à la pesanteur au contact du sol. Cette réaction va donc être exploitable jusqu’à l’extrémité des bras, là ou le contact avec l’adversaire a lieu.
Le travail du zhanzhuang a pour fonction de créer, pour l’ensemble du corps, une mémoire corporelle. Cette mémoire, inconsciente, se traduira par la production des mouvements optimums, ceux qui produisent une grande force avec un minimum d’effort. Autrement dit : celui qui se repose au maximum sur l’utilisation de la force de pesanteur par l’intermédiaire des muscles du maintient postural.
Le fait de rechercher à ce que l’ensemble des muscles du corps soient relâchés engendre une disponibilité de tous les muscles ne servant pas au maintient postural. Cette disponibilité permettra une grande fluidité ainsi que la capacité à s’adapter au moindre changement de direction de la force adverse.


Les mouvements lents
Lorsque notre corps est connecté par le travail de base statique, il faut apprendre à mettre ce corps en mouvement sans que ces liaisons ne soient jamais brisées à aucun moment.
Apprendre le mouvement juste, c’est apprendre à bouger tout en gardant les connections qui vont permettre d’utiliser la force de la pesanteur.
Les mouvements lents constituent une des approches qui permettent un tel travail.
Pour manipuler la force adverse de différentes façons il est nécessaire de sentir les possibilités dans lesquelles il nous est donné d’agir, tout en conservant l’alignement précédent : C’est l’entraînement du Shili, littéralement « essayer la force », propre à l’école Yiquan.
Les Shili représentent les différentes directions des forces produites grâce à l’alignement. Ils ne constituent pas des techniques à proprement parler mais servent de base à l’élaboration de celles-ci.






Exercice du shili par le maitre Yao zongxun




Le travail du shili, consiste donc en une assimilation corporelle (on passe par une mémoire corporelle et non intellectuelle) des principes de force qui sont à l’origine des techniques : il s’agit de savoir placer son corps dans un mouvement donné pour en obtenir la plus grande effectivité au moindre effort.
Concrètement, l’exercice se fait en totale décontraction car nous cherchons à produire une force par le mouvement et le placement, non par l’effort musculaire.

Ainsi, si les différents os sont bien alignés les uns sur les autres, un mouvement global de l’ensemble du corps sera produit. Ce type de mouvement permet de tirer parti au maximum de la masse corporelle. Or, la puissance produite par un corps en mouvement se calcule en multipliant sa masse par sa vitesse (E = MV2).





(A suivre...)