C'est la période du courant dit « militaire » de l’art de la boxe. Plusieurs écoles de l’art martial y ayant vu le jour sont attribuées à des généraux, dont le célèbre Qi Jiguang.
Les écoles d'origine militaire apparus sous les Ming sont constituées d’éléments relativement simples alors que les boxes ayant vu le jour sous les Qing se présentent sous forme d’enchaînements techniques complexes et variés. Elles naissent , quand à elles, pour la plupart dans des campagnes ou bien dans des ermitages taoïstes et bouddhistes.
Si l’on met en parallèle l’histoire des deux dernières dynasties chinoises et les créations ou apparitions d’écoles nouvelles de l’art martial, on constate une certaine logique dans cette évolution :
La résurgence d’un courant militaire sous les Ming, période à laquelle les chinois sont « chez eux », et ou l’organisation de l’empire se fait dans la tradition respecté par tous sur le territoire (la dynastie Ming est celle du retour à un empire chinois "han", après celle des Yuan, dynastie mongole)
Alors que l’apparition de nouvelles boxes dans les campagnes au début des Qing correspond à une période ou les chinois sont envahit et ou apparaîssent des sociétés secrètes dont les sectes religieuses sont souvent également un vecteur de propagation.
Ainsi, alors que les mandchous prennent le pouvoir en Chine, des écoles apparaissent dans des villages retirés, comme c’est le cas pour l’école Chen de Taijiquan...
Shaolin est souvent considéré comme « le berceau des arts martiaux chinois ». Un adage chinois dit d'ailleurs que "tous les arts martiaux viennent de Shaolin".
Les écoles de boxe clamant leurs origines au monastère sont donc nombreuses.
L’origine des moines guerriers semble remonter à la dynastie Tang (618-907), lorsque des bonzes se joignirent au prince des Qin, fils de l’empereur et général en chef des armées.
Les bonzes de Shaolin auraient, par ailleurs, pris l’habitude d’utiliser leur bâton de pèlerin pour défendre le monastère, qui renfermait certains trésors du bouddhisme, contre des bandes de voleurs.
Le monastère de la petite foret, Haut lieu du Bouddhisme chinois
En 1553, les moines furent à nouveau sollicité par le gouvernement pour grandir les effectifs prenant part à la guerre contre les pirates japonais. Le général Qi Jiguang, appelé à l’aide, finit par mettre un terme aux affrontements.
A ce moment, les bonzes reçurent probablement une formation militaire.
Quelques temps après, en 1560, c’est le général Yu Dayou qui, de passage au monastère et constatant la pauvreté du travail au bâton effectué par les moines, décida de former certains d’entre eux.
Yu Dayou était un militaire aguerri, expert du style connu à l’époque sous le nom de « la longue épée Jingchu » (Jingchu changjian). Il composa également un manuel de bâton, étrangement intitulé « Le classique de l’épée » (Jiangjing). Les œuvres complètes de Yu parurent plus tard sous le titre Zhengqi tang ji.
Ce n’est qu’à partir de cette époque que l’on trouve de véritable traces écrites de la boxe de Shaolin.
Il est important de noter que Shaolin joua un rôle dans le renversement du pouvoir de la dynastie Ming, puisque nombreux furent les insurgés contre le pouvoir en place à venir séjourner au monastère (pour se cacher, probablement). On peut donc penser que le monastère de Shaolin eu des relations avec les sociétés secrètes de l’époque.

Le général Qi jiguang, auteur du Jixiao xinshu
Les écoles
Comme le soulignait déjà Wang Xiangzhai dans son interview au quotidien du peuple en 1940 : « Chaque boxe a ses mérites et ses défauts ». L’analyse historique que monsieur Wang fit des différentes écoles de l'art martial chinois soulignait un détail important : Le nombre de techniques répertoriées par chaque école ne fit qu’accroître avec le temps.
Cette constatation semble incontournable et très logique, et pourtant cela signifie que les « créateurs » de ces écoles n’enseignaient que peu ou pas de techniques (trois ou quatre, tout au plus).
Une école se différencie d’une autre, non pas par les techniques qu’elle emploie, mais par la tactique qu’elle prône lors d’un combat, ou bien par la théorie préconisée pour l’apprentissage du combat (pédagogie).
Le Baguazhang, par exemple, prône l’utilisation du déplacement circulaire pour l'esquive, ainsi que le contact avec la paume de la main.
La boxe Taiji prône l’utilisation du vide et du plein dans un mouvement spiralé.
La boxe Xinyi, quand à elle, travaille une coordination subtile de l’esprit et de l’instinct ainsi qu’une homogénéisation de la force corporelle (les six coordinations / liuhe) d’où l’autre nom de cette boxe : xinyiliuhequan.
Les techniques pratiquées au sein de chaque école ne sont que la résultante d’une bonne maîtrise des tactiques qui leur sont propres et des principes mécaniques universels.
Au fil des générations, la pratique des techniques en elle même finit par prendre le dessus sur celle des exercices qui étaient destinés à éduquer le pratiquant dans la forme propre à son école.
On finit par enseigner la tactique par les techniques au lieu de l’inverse.
C’est là l’origine de la pratique des Taolu, qui permettaient la transmission d’un grand nombre de techniques par la répétition d’un enchaînement.
La création des écoles de boxe ont donc pour origine les différentes tactiques ou différentes "visions" dans la manière d'appréhender un combat.
Deux hypothèses sont envisageables pour expliquer l’apparition de ces tactiques :
1 Le maniement d’une arme.
2 L’imitation du comportement d’un animal.
Les armes comme inspiration
D’après l’histoire de l’art militaire chinois, les techniques de combat avec armes se seraient développées antérieurement aux techniques de boxe. Celles-ci ne sont évoquées, de manière codifiée, qu’à partir des Ming (1368-1644). Le premiers ouvrage à répertorier des techniques de combat à mains nues étant le Jixiao xinshu, écrit par le général Qi Jiguang, dans lequel un chapitre entier est consacré à la boxe (Quanjing, ou « canon de la boxe »).
L’idée que des techniques de boxe furent conçus sur la base de techniques d’armes est difficile à concevoir pour le pratiquant contemporain de l’art martial. Celui-ci considère le maniement des armes comme l’aboutissement de sa technique à mains nues.
Et pourtant, l’homme a apprit à fabriquer des outils pour chasser et se protéger des animaux féroces qui le menaçaient quotidiennement dès la préhistoire.
Que ce soit pour la chasse ou pour l’autodéfense, les armes qu’il fabriquait nécessitaient un savoir faire dans leur maniement. Ce savoir faire, bien qu’acquit de manière empirique, n’exclut pas une transmission aux générations postérieures.
Comme nous l’avons vu précédemment, l’art militaire existe en Chine depuis très longtemps et les techniques de manœuvre des troupes ainsi que toutes les tactiques de combat aux champs de bataille sont extrêmement développées, ce qui sous entend une connaissance approfondie des pratiques guerrières dès le sixième siècle avant notre ère...

Armes de guerre datant de la dynastie de Shang (1766 BC - 1112 BC)
La possibilité que des connaissances militaires, acquises sur le terrain et dans les académies, aient été transmises à des villageois, ou même à des moines, par d’anciens officiers, est plus qu'envisageable.
Il est d’ailleurs intéressant de constater que les écoles de boxe les plus anciennes usent de techniques qui ne sont sans évoquer le maniement de certaines armes militaires de première et de deuxième ligne (sabre et hallebarde).
Les officiers militaires étaient des personnes cultivés (des lettrés recrutés sur concours mandarinaux en ce qui concerne les généraux). De plus, l’élaboration d’une théorie ou tactique de combat semble plausible pour une personne qui aurait déjà eu une expérience du combat, alors qu’elle reste difficile à concevoir pour le néophyte (moine ou paysan). Ceci n’aura pas empêché un remaniement et une évolution de ce savoir faire au cour de leur transmission par des personnes non militaires.
Il est alors tout naturel de penser que la maîtrise d’une arme fut à l’origine d’une tactique : Chaque arme possède une spécificité qui met en avant un ou plusieurs points important dans la façon d’aborder un combat à mort.
L’expert dans le maniement de la lance aura plutôt tendance à utiliser la ligne droite pour combattre car il lui est nécessaire de percer. Sa forme de corps va, au fil du temps, se plier au maniement de cette arme du fait de son poids et de ses caractéristiques techniques. L’expert au sabre, en revanche, aura plutôt pour habitude d’utiliser des mouvements circulaires, propres à la coupe.
Lorsqu’ils ont été maîtrisé, les principes découverts dans le maniement d’une arme sont applicables dans un combat à mains nues.
L’histoire du Xinyiquan tend à démontrer d’une façon explicite cette
théorie : Cette boxe fut créée par Ji Longfeng, ancien militaire à la cour des Ming. Il y avait étudié le maniment de la grande lance des six harmonies (liuhe daqiang) et avait été surnommé « la lance divine » par ses pairs.
On reconnaît jusque dans le Xingyiquan actuel, qui est une évolution du Xinyi, les attitudes qui sont propres au maniement de cette arme.

Expert de Xingyiquan maniant la lance au parc Ditan à Beijing
La combinaison de spécificité de plusieurs armes à la fois firent sûrement naître des réflexions encore plus approfondit...
On trouve également un nombre important de style caractérisés par des attitudes imitatives d’animaux.
Les animaux comme inspiration
L’origine des pratiques imitatives remonte aux Quanwu (Wuwu ou encore Jianwu), qui sont les premières traces de l’art martial en Chine. Celles-ci se présentent sous la forme de gravures sur poteries et terres cuites datées, pour les plus anciennes, de 1100 avant notre ère et qui représentent des personnages dans une gestuelle de combat rituel. Ces « danses martiales » (Wuwu), souvent imitatives du comportement d’un animal, relevaient probablement plus du rite chamanique que de la véritable techniques de combat. Leur but était alors de s’investir de l’esprit d’un animal.
L’idée originelle des boxes imitatives est bien de reproduire l’intention animal (Yi) et non les mouvements exacts (Xing). Il s’agirait donc de parvenir à combattre à la façon des animaux tout en gardant la spontanéité qui leur est propre.
Une fois encore, nous pouvons traduire cette façon de faire en parlant de tactique de combat.
« L’esprit d’un animal » au combat représentant, en fait , les caractéristiques quand à la tactique qu’il emploie fréquemment, sa vitalité.
Il semblerait donc que la création des boxes imitatives soit à la porté de chaque observateur de la nature et n’entretienne aucune relation avec un quelconque milieu militaire. Pourtant, s’il est possible de tirer des leçons de l’observation des animaux, il semble qu’une éducation martiale soit essentielle afin que ces leçons portent des fruits.
Il est impensable qu’un néophyte de l’art du combat puisse concevoir une tactique efficace uniquement par l’observation des animaux et de la nature et, même si c’était le cas, la mise en pratique nécessaire à cette élaboration viendrait à manquer.
Ainsi, nous sommes amené à penser que l’imitation animale a pu créer certains courants de boxe en se greffant sur des écoles de l’art militaire.
L’évolution
Il parait ridicule d’affirmer qu’une école est meilleure qu’une autre, ou bien qu’elle est plus « efficace », pour la simple raison qu’une tactique de combat est un choix stratégique : Pour mieux se protéger à l’est, on ne pourra que se découvrir à l’ouest.
Autrement dit : Chaque école à ses points forts et ses points faibles.
La théorie qui servait de fondement à une école pouvant être interprété de nombreuses façons, la transmission de l’art martial génére parfois de profonds bouleversements dans son aspect technique.
La diffusion des écoles a engendré des modifications dues à des interprétations personnelles, qui relevaient parfois d’un manque de compréhension ou encore d’une volonté d’améliorer une pédagogie. Parfois également, d’autres sciences que celles du combat ont contribuée à faire évoluer ces « tactiques de guerre » qui sont à l’origine des écoles de boxe :
Après les invasions par des peuples « barbares », lorsque les guerres se terminaient, certains militaires ayant résistés aux envahisseurs rentraient dans leur campagne natale pour se cacher et reprenaient, ainsi, une vie de simple paysan. C’est probablement ce qui se passa également pendant la période de chaos des cinq dynasties et des dix royaumes (618-960), après la chute de la dynastie Tang, lorsque de nombreux militaires et lettrés ressentirent le besoin de se retirer loin de la civilisation, dans les temples et monastères perchés sur des montagnes, à l’écart du monde. Là, la science du corps et de l’esprit pratiqué par les moines inspira probablement d’anciens guerriers qui perfectionnèrent leur science : celle du combat.
C’est ainsi que naquirent les écoles religieuses de boxe chinoise qui répondaient donc à d’autres attentes que celles des périodes de guerres.
Pour ce qui est de l’apparition de certaines écoles de boxe dans les campagne, plusieurs aspects sont à mettre en évidence :
Dans l’histoire de la Chine, il est arrivé à plusieurs reprises que des officiers militaires, recrutés après concours mandarinaux, soient placés dans des villages de campagne. Le but de cette pratique ayant été de constituer des milices. Ces dernières pouvaient servir de liaisons en cas d’attaque par des pays voisins et, le cas échéant, faire régner la loi dans les territoires reculés des campagnes. D’après certains historiens, c’est ainsi que naquit le village de la famille Chen (Chenjiagou), ce qui pourrait constituer une information complémentaire en ce qui concerne la naissance de la boxe Taiji.
Au début de nouvelles dynasties, certains résistants aux envahisseurs allaient se cacher dans des villages et finissaient par s’y établir. Ces anciens militaires, retirés, ont du parfois transmettre leurs connaissances dans l’art du combat à des membres de leur famille ou de leur village.

Chen Wangting, ancien militaire de la cour des Ming, "créateur" de la boxe de la famille Chen en compagnie de son garde du corps, Jianfa (tenant la hallebarde)
C’est donc sur des milliers d’années que s’est développé l’art martial chinois. Cette histoire, très longue, qui est à l’origine de sa formation lui a permit de s’imprégner de la tradition chinoise. Il est donc nécessaire de bien comprendre cette tradition pour avoir un aperçu juste de l’art chinois du combat.
Sources : Meir Shahar in "Ming period evidence of Shaolin martial practice" (Harvard journal of Asian studies), Jacques N'guyen et Thomas Dufresne in "Taijiquan, art martial de la famille Chen" (Budostore ), José Carmona in "De Shaolin à Wudang" (Guy tredaniel)