vendredi 14 mars 2008

Notions essentielles de la culture chinoise

L’art martial chinois prend racine dans la civilisation de la Chine ancienne, qui s’est développée sur des milliers d’années. Les concepts utilisés dans l’ancienne Chine et qui n’ont pas d’équivalents dans la civilisation occidentale moderne constituent la tradition. Celle-ci a été transmise jusqu’à nos jours par l’intermédiaire des disciplines antiques (comme l’art martial). Comprendre un art antique qui a survécu malgré certaines dérives nécessite un retour aux valeurs fondatrices de cet art. Cette démarche permet alors de s’écarter des idées reçues pour n’en garder que l’essence originelle. Une étude de tous les concepts relatifs à la tradition chinoise permettraient de mieux cerner l’art martial mais dépasse le cadre de cet article...


Il est important de bien comprendre que c’est dans la civilisation "proto-chinoise" que l’on trouve une cohérence à cette tradition, ce qui explique pourquoi elle peut s'avérer difficile à saisir même pour les chinois.

L’art martial naît d’une réflexion, d’une recherche sur la compréhension des mécanismes du corps et de l’esprit humain, en prenant exemple sur les animaux ainsi que de la nature qui les entoure. Sa transmission est celle des fondements, des lois de la vie. Et puisque la tradition veut que l'on retrouve le macrocosme dans un microcosme, l’art martial contient donc, en essence, les principes qui régissent le fonctionnement de l’univers.


Une représentation de la cosmologie chinoise (parc Beihai à pékin)




La grande diversité des écoles de boxe chinoise provient du fait que l’histoire de l’art martial est très ancienne. Aussi, de nombreux experts en ont saisi différentes interprétations à travers le temps et diverses façons de pratiquer ou de transmettre se sont répandus, en accord avec différentes morphologies et personnalités. La très riche civilisation chinoise y a intégré des idéologies religieuses ou spirituelles et son évolution dans le temps s’est donc réalisée au même titre que son enrichissement. Si bien que ses théorie sont devenues extrêmement difficile à comprendre. Pour faciliter la transmission, les formes extérieures sans aucun contenu ont commencé à être enseignées de générations en générations. C’est malheureusement la situation que connaît l’art martial ces derniers siècles et c’est également la raison pour laquelle des prodiges, apparemment impossibles à réaliser, sont attribués aux maîtres des anciennes générations. Leurs connaissances n’ont, dans la plupart des écoles, pas été entièrement diffusées.

La tradition chinoise

Cette conception englobe le fonctionnement de l’univers dans son intégralité. Elle s’est développée à partir d’observations toutes simples comme des manifestations cycliques de l’environnement extérieur : cycles de jour et de nuit, cycle de la lune, cycle des saisons…
Ainsi que la constatation de certaines rétroactions entre ces phénomènes extérieurs et d’autres phénomènes, propres aux êtres vivants : cycles hormonaux, cycles de vie végétale, apparitions de certaines maladies en des périodes précises de l’année…
La tradition est à l’antiquité chinoise ce que la science est à l’époque contemporaine en occident.
De cette tradition naquirent diverses disciplines comme l’astrologie, la médecine ou plus simplement l’écriture, d’où apparurent les dialectes.
La civilisation de la Chine antique est considérée comme évoluée du fait d’un grand nombre de découvertes qui lui sont attribuée. De même, le développement de nombreuses théories nées de l’observation de la nature y virent le jour.
La tradition de la Chine antique repose sur certains concepts qui n’ont pas été utilisés par notre science contemporaine.
Ainsi, le Qi (souffle) n’existe pas dans la civilisation occidentale moderne. Or, cette idée, matérialisée par un caractère, constitue une notion particulièrement importante dans l’expression et l’articulation de la pensée chinoise.

Le Qi
De nos jours encore, le peuple chinois ainsi que tous les peuples issus de l’ancienne civilisation chinoise utilisent ce concept. Expliquer ce qu’est le Qi demeure une tâche difficile puisque, dans la tradition chinoise, il n’y a pas d’entité que l’on puisse isoler de son environnement.
Il est, cependant, possible de ressentir ce que les ancêtres des chinois ont voulu exprimer en se référant au symbole antique qui représentait cette idée.
A l’origine, il existait deux caractères pour exprimer ce même concept. Le premier, qui n’est plus utilisé aujourd’hui, représentait le Qi dit « du ciel antérieur ». Dans la partie supérieure figurait un élément symbolisant l’action d’inhaler ou d’absorber et, en dessous, se trouvait l’élément du feu.




Le caractère Qi dit "du ciel antérieur" (calligraphie de l'auteur)


Le caractère Qi utilisé aujourd’hui représentait auparavant le Qi dit « du ciel postérieur ». Son interprétation selon les gloses est la suivante :

Dans la partie inférieure de l’idéogramme figure un fléau qui fait éclater les grains de l’épi de céréale (Certains voient un autre sens dans cette partie du caractère : il s’agirait de la roue du cycle). Dans la partie supérieure de l’idéogramme, apparaît une substance immatérielle. Cette substance, décrite comme de la vapeur, enveloppe la céréale précédemment décrite.
Ainsi, l’action matérielle (le battage de la céréale) est contenue dans l’influx immatériel (la vapeur).
Ce concept est, en quelque sorte, une explication de la dualité permanente de toute chose.
Le Qi établit donc le lien entre deux entités radicalement opposées mais complémentaires : le matériel et l’immatériel.



Le caractère Qi dit "du ciel postérieur" (calligraphie de Li jianyu)



Effectivement, ce « souffle » anime concrètement les êtres vivants mais demeure invisible et intouchable.
Dans la tradition chinoise on trouve, d’ailleurs, ce concept au sein de la théorie du « Sanbao » qui signifie « trois trésors ».

Jing, Qi, Shen : la trinité Taoïste
Les trois trésors sont le Jing, traduit par l’essence, le Qi et le Shen, que l’on peut traduire par l’esprit. Ils sont, à l’origine, une théorie du fonctionnement de l’être humain et de l’interaction de son corps avec son esprit. Cette interdépendance est souvent mise en parallèle avec celle du ciel et de la terre dans laquelle vient se dresser l’homme. Extrêmement difficile à exprimer indépendamment les unes des autres, ces trois notions sont primordiales dans l’ancien Taoïsme.

Le Jing est considéré comme une substance grossière mais rassemblant les éléments nécessaires à la vie. En occident, il est souvent identifié au sperme dans sa forme visible. Il faut le comprendre comme un concentré de corps physique, solide et localisé dans la partie inférieure du corps humain (les reins), selon la médecine chinoise.
En s’affinant par un processus semblable à l’évaporation, le Jing se transforme en Qi.
Le Qi possède encore un lien avec le corporel puisqu’on peut le sentir mais rentre déjà dans le domaine spirituel puisqu’il n’est pas visible. Lorsque le Qi circule sans entrave, il s’affine encore et devient le Shen, pur esprit impalpable et invisible.
Cet équilibre entre Jing et Shen est représenté par le symbole Yinyang.
Le Qi représente donc le lien entre le corporel et le spirituel et possède, pour cette raison, des caractères propres à chacune de ces deux entités.

Le concept du Qi est présent dans la vie quotidienne des peuples issues de l’ancienne civilisation chinoise, ainsi, pour ces peuples, toute manifestation de vie ou de mouvement va s’exprimer par une action du Qi.
Or, selon la tradition, le Qi peut être « palpé » et il est même possible de le faire se mouvoir de façon particulière. Pour cela, il est nécessaire d’utiliser le Yi, que l’on traduit par le terme d’ « intention ».

Le Yi
L’intention permet de contrôler le Jing par l’intermédiaire du Qi. Ce qui correspond, en quelque sorte, au mouvement inverse du Jing-Qi-Shen cité plus haut.
En effet, l’intention naît de l’esprit. Or, celui-ci est une sublimation du Jing. Il s’agit donc du contrôle du corps par l’esprit.
Aucun mouvement corporel n’est réalisable sans qu’un ordre n’en ait été donné par le mental. Cette ordre correspond à l’intention que l’ancienne civilisation chinoise nommait Yi. A première vue, ce concept n’a rien d’étranger à la civilisation occidentale et pourtant quelques petites subtilités changent radicalement la façon d’aborder le fonctionnement du corps et de l’esprit humain.
Un mouvement réalisé sans véritable intention met peu ou pas du tout en œuvre le Qi.
Si le Qi ne circule pas il stagne et, alors, le bon fonctionnement du corps et de l’esprit, dont il assure la liaison, en est altéré. Le fonctionnement du corps n’est plus lié à celui de l’esprit et leur dissociation provoque, à long terme, des dommages corporels et spirituels.

L’homme moderne et occidentalisé fonctionne inconsciemment selon des schémas précis qui lui sont dictés par les habitudes. Or, sa nature animale fonctionne selon des schémas qui vont parfois à l’encontre de ces habitudes. Le monde moderne fait donc perdre à l’homme son instinct naturel animal dans lequel tous les processus décrits par la Chine antique sont inscrits.
En des temps anciens, cette constatation avait déjà été faite et le retour à la naturelle simplicité fut le but des adeptes du Dao (les taoïstes).

Le Taoïsme primitif

L’immortalité ou la recherche de l’élixir de longue vie était le but des taoïstes de l’antiquité. De nombreux parallèles ont été fait avec l’alchimie occidentale, mais la différence fondamentale réside dans une croyance taoïste qui exprime la nature immortelle de l’être humain. L’être humain possède, à sa naissance, le potentiel pour vivre à tout jamais, et c’est à lui de gérer correctement ce potentiel. Si les souffles Yin et Yang demeurent équilibrés dans son corps, alors le temps ne doit plus avoir de prise sur l’homme.
La théorie de l’alchimie interne taoïste est celle du « retour au ciel antérieur ». Les différents concepts utilisés dans le Taoïsme sont indissociable de la tradition chinoise et en constituent les fondations.

Yinyang
Le concept antique du Yinyang exprimé par un trait plein (yin) et un trait brisé (yang), représente la dualité. Cette dualité est permanente et inhérente à toute chose de l’univers. Leur interdépendance est représenté par le symbole taiji.
C’est un empereur légendaire du nom de Fuxi qui aurait représenté le yin et le yang sous la forme de traits pleins et brisés, origine du système binaire. Le souffle yin représente le matériel, le concret, le féminin, le froid, l’eau…alors que le souffle yang représente l’immatériel, l’abstrait, le masculin, la chaleur, le feu…
Le yin et le yang étant en perpétuelles mutations, ces deux souffles ne peuvent être considérés que par rapport à leur opposé complémentaire. Cette complémentarité qui les unis donne naissance au Taiji, symbole de la « trinité » chinoise. Cette forme en traits pleins et brisés permet de représenter les souffles dans des phases intermédiaires de transformation. Ce qui a également été développé dans la Chine antique.


Le yinyang donne naissance aux sixiang qui donnent naissance aux bagua



Sixiang
La combinaison de deux traits yin et yang entre eux donne, alors, quatre possibilités. Ces quatre diagrammes sont appelés les « quatre images » (sixiang) et représentent le yin, le yin mutant (qui devient yang), le yang et le yang mutant (qui devient yin). Ils sont des phases « classiques » de transformation. Le fait que toutes ces phases soient contenues dans un Taiji propose une autre version de ces quatre images : les cinq éléments (wuxing).
Ces éléments ne sont issus que du développement de la théorie sixiang. Le pivot central unissant les quatre autres éléments est représenté par la terre, le yang prenant appui sur le yin est représenté par le bois, le yang dominant est représenté par le feu, le yin prenant appui sur le yang est représenté par le métal et le yin dominant par l’eau. Ce n’est que dans des temps plus récents que la représentation picturale dans la forme en « pétales de fleur de prune » (meihua) ou en pentacle est apparu. Celle-ci ne place plus la terre comme un pivot central mais comme un élément semblable aux quatre autres (ce qui est, logiquement, une grande erreur).


Les cinq éléments traditionnels



Bagua
Les bagua sont l’organisation des traits yin et yang en trigramme, soit la combinaison de trois traits, plein ou brisé. Ils représentent les différentes phases d’évolution de la transformation du yin en yang et inversement. Dans l’antiquité chinoise, chaque trigramme fut identifié à une manifestation de la nature. Ceux-ci avaient pour but d’illustrer un type de changement. Toutes ces manifestations sont reliées entre elles par une théorie d’organisation, applicable à l’univers dans son intégralité. Cette « loi du changement » qui permet à un trigramme d’évoluer en un autre trigramme fut exploité dans les arts divinatoires de l’antiquité. En organisant les différents trigrammes entre eux, on obtient soixante quatre hexagrammes. Chacun de ces hexagrammes est décrit dans le « Yijing » (Grand classique des changements). L’enchaînement des trigrammes peut se faire de deux manières : selon le ciel postérieur ou bien selon le ciel antérieur.

Ciel antérieur et ciel postérieur
D’un point de vue pictural, le ciel antérieur se distingue du ciel postérieur par une représentation différente dans l’organisation des huit trigrammes. Il s’agirait, en fait, de deux formes de fonctionnement de la vie. Ainsi, la transformation mutuelle des éléments yin et yang serait envisageable en fonction de deux lois différentes.

On dit que l’être humain est animé par l’énergie du ciel antérieur lorsqu’il est encore dans le ventre de sa mère (xiantian, en chinois : avant le ciel). Celle-ci continue à l’animer pendant les quelques année qui suivent la naissance et c’est ce qui donne aux nourrissons leurs capacité de souplesse et de force : les muscles ainsi que le système nerveux fonctionnent différemment. La spontanéité propre aux enfants est également un des effets de l’énergie du ciel antérieur car l’être humain qui n’a pas encore été conditionné par une éducation, réagit en fonction de sa propre nature.



Organisation des gua selon le "ciel antérieur" à gauche et selon le "ciel postérieur" à droite




L’énergie du ciel postérieur commence à agir sur l’homme après sa naissance et lui ôte toute sa « pureté originelle ». Concrètement, le temps commence à avoir des effets sur son corps et son esprit. En vieillissant son corps se raidit, ses actions et réactions sont conditionnées par ses habitudes et par son éducation, le privant de toute spontanéité et de tout naturel.
Devant une telle constatation, les taoïstes mirent au point une théorie qui consiste à retrouver cette énergie du ciel antérieur par des exercices de méditation, pour l’esprit ; par des exercices d’assouplissement, pour le corps ; et par des exercices de respiration, pour le souffle. Cette « alchimie interne » portait, dans l’antiquité, le nom de Daoyin (guider le Dao).





Les plus anciennes représentations du Daoyin (Han de l'ouest, 1 siècle et demi avant notre ère), trouvé au Hunan (site de Mawangdui)




Aujourd’hui, le terme Qigong (travail du souffle) l’a remplacé. Une des raisons à ce changement d’appellation est le regroupement de toutes les techniques de méditation sur le souffle, quelles que soient leur origine.
Car les taoïstes ne furent pas les seuls à pratiquer ce type d’exercice de méditation en Chine. Le Bouddhisme, arrivées d’Inde dès le sixième siècle, y développa également un grand savoir-faire dans ce domaine.

Le bouddhisme Chan

Historiquement, le Bouddhisme chan fit son apparition en Chine au sixième siècle avec la venue du prêtre indien Putidamo (Bodhidharma). Celui-ci serait le vingt huitième patriarche d’une lignée qui commence avec le Bouddha Shakyamuni. Cette lignée du Bouddhisme, courant du grand véhicule (mahayana) se développa essentiellement en Chine et, plus tard, au Japon.
Chan’na est la prononciation chinoise du sanscrit Dhyana qui signifie méditation (Zen en japonais). L’école consiste, d’ailleurs, essentiellement en la pratique de la méditation afin de vivre l’expérience que connu Shakyamuni, lorsqu’il atteint l’éveil.
Le Chan donna naissance à plusieurs lignées, qui devinrent ensuite des écoles distinctes. Deux d’entre elles, qui seront transmises au Japon, devinrent particulièrement influentes : L’école Linji (Rinzai) et Caodong (Soto). Ces deux écoles ont en commun la pratique de la méditation dans une posture correcte (zuochan en chinois, zazen en japonais).
Cette « posture correcte »va chercher ses origines dans les pratiques ascétiques indiennes et le Yoga, que Shakyamuni avait longtemps pratiqué avant de trouver la « voie de l’éveil ».



Damo (Bodhidharma)




La recherche de la spontanéité
L’influence de la tradition chinoise, et du Taoïsme en particulier, sur le Bouddhisme Chan est certaine. La recherche de la spontanéité de l’être humain, du retour à l’origine, au naturel, permet de tracer de grands parallèle avec le « retour au ciel antérieur » propre au Taoïsme. Le chemin pour y parvenir n’est pas totalement différent, non plus. S’asseoir en méditation, dans une posture correcte, afin d’expérimenter la réalité avec le corps et l’esprit en « oubliant le soi ».
Certains exercices de Yoga furent enseignées aux moines dans le but de préparer leur corps à supporter, chaque jour, de longues heures de méditation sans bouger. C’est probablement là que l’on trouve l’origine des pratiques du souffle dans le Bouddhisme.



Le contexte culturel dans lequel a baigné l’art martial chinois est donc celui d’une civilisation très développée. La tradition chinoise relève d’une véritable science et possède son propre système de référence. Le Taoïsme y occupe une place prépondérante et certaines notions propre au développement du Bouddhisme chinois ont également contribué à l’évolution actuelle de cette tradition.
L’art martial étant lié au développement et à l’évolution de la tradition des ancêtres proto-chinois, il est essentiel d’avoir une vision juste de la culture pour avoir une vision juste de l’art.