Les autorités chinoises s’accordent pour classer dans la famille interne (Neijia) les boxes Taiji, Bagua et Xingyi. Alors que toutes les autres boxes feraient partit du courant externe (Waijia) !
L’explication officielle donnée pour cette classification est la suivante : Les boxes dites « internes » prônent la décontraction et l’utilisation de l’énergie (qi), alors que les boxes dites « externes » utilisent les capacités physiques et la force musculaire.
Historiquement, le premier texte à avoir mentionné cette classification date du début de la dynastie Qing. Il s’agit d’une épitaphe, celle d’un maître de l’art martial appelé Wang zhengnan. L’auteur, Huang zongxi, fut un lettré qui avait appris une boxe dénommée Neijiaquan avec ce maître.

Le passage de ce texte qui donne la définition des écoles « internes » est le suivant : " Shaolin est réputé sous le ciel par ses boxeurs, mais ils accordent beaucoup d'impotance à l'offensive. Il est donc possible pour quelqu'un de prendre l'avantage sur eux. Il y a également ceux qui pratiquent ce qui s'appelle "l'école interne" (neijiaquan). Ceux là utilisent la tranquilité pour vaincre le mouvement, les envahisseurs voient alors leur attaque se retourner contre eux, depuis longtemps ce qui se rattache à shaolin est appelé "école externe".
La « classification » actuelle définie les boxes internes comme ayant leurs origines à Wudang. Les boxes externes seraient, elles, liées à Shaolin. Or, de nombreux éléments enlèvent tout sens à cette classification.
De l’opposition entre Shaolin et Wudang
Wudang, lieu représentatif du Taoïsme, a souvent été en « concurrence » avec Shaolin, considéré comme le haut lieu du bouddhisme en Chine (c’est ici que s’installa le premier prêtre venu d’Inde pour prêcher cette religion).
Et Zhang sanfeng, ermite taoïste légendaire ayant séjourné au mont Wudang, serait à l’origine de la création des boxes internes.
Or,
-Les boxes dites « externes » n’ont pas toutes leurs racines à Shaolin.
-Les boxes dites « internes » n’ont pas de liens historiques sérieux avec Wudang et n’ont même pas de liens historiques entre elles.
On trouve parmi les boxes aujourd’hui classées dans la famille externes des écoles d’origine musulmane n’ayant aucun liens avec Shaolin.
En revanche, les boxes Xingyi et Taiji prendraient très probablement leurs sources dans le Shaolinquan, elles sont pourtant classées dans le courant Wudang. Quand au Baguazhang, s’il est d’inspiration taoïste, son origine se trouverait plutôt à Jiuhuashan, dans la province du Zhejiang.
Les écoles classées actuellement dans le courant Wudang (Neijia), utilisent des théories ésotériques issues de la cosmogonie taoïste :
Le Taijiquan se réfère à la théorie du Yinyang, le Xingyiquan aux cinq éléments (Wuxing) et le Baguazhang, comme son nom l’indique, aux huit trigrammes (Bagua).
Les boxes ne faisant pas référence au Taoïsme étant tout simplement attribuées à Shaolin selon l’adage populaire : « Tous les arts martiaux proviennent de Shaolin ».
On peut souligner ici un point intéressant du fait que l’origine du Neijiaquan de Wang zhengnan sera attribuée à Zhang sanfeng dans un autre célèbre texte historique écrit par le fils de Huang zongxi (Huang baijia)
Un amalgame aurait donc été fait, au fil des années, entre cette boxe et l’association créée en 1894 par les maîtres Cheng tinghua, Li cunyi, Liu dekuan et Liu weixiang qui avaient regroupé les boxes Taiji, Xingyi et Bagua autour du nom Neijiaquan afin de les enseigner communément.
Certains historiens se sont même évertué à trouver un lien historique entre le Neijiaquan évoqué plus haut (également appelé Songxi Wudangquan) et le Taijiquan, afin de justifier la paternité légendaire de Zhang sanfeng. Après plusieurs années d’études, il est apparu clairement que ce lien n’avait jamais existé.
Wang weishen, qui fut un maître du Neijiaquan de Huang zongxi
En fait, les historiens actuels considèrent que « l’épitaphe à Wang zhengnan » (Wang zhengnan muzhi ming) est une métaphore politique contre l'invasion mandchoue (les Qing). En effet, Huang zongxi, a qui est attribué la composition de ce texte, fut profondément engagé dans la lutte contre la corruption du gouvernement Ming, puis, à la chute de celui ci, contre les envahisseurs mandchoues (qui fondèrent la dynastie Qing). Or, le bouddhisme fut considéré en Chine comme l'enseignement "qui venait de l'extérieur" (l'Inde) par opposition au Confucianisme qui véhiculait le culte des ancètres et le repect des traditions culturelles et Shaolin est le berceau du bouddhisme en Chine…
S’il est évident que les courants Neijia et Waijia n’entretiennent pas véritablement de liens avec Wudang et Shaolin, il semblerait que la classification qui les rattache aux pratiques dites « internes », qui priment la souplesse et l’utilisation de l’énergie, ou bien « externes », qui priment l’utilisation des capacités physiques et musculaires, ne soit pas justifiée, elle non plus.
Boxes dures et boxes souples
De nos jours, la boxe Taiji est considérée comme représentative des boxes internes ou souples, elle se caractérise par des mouvements lents et doux. Or, le Taijiquan ancien (Chenshi laojia) ressemble plus aux styles dit « externes », les mouvements sont secs, vifs et rapides.
La boxe Xingyi, également répertoriée dans cette famille, use de mouvements vifs et puissants ce qui la classerait plutôt dans la famille externe ou dure.
En revanche, il existe des écoles n’appartenant pas officiellement aux écoles internes, mais qui usent de mouvement souples et lents, proche de l’actuel Taijiquan (Hequan, Meihuazhuang…).
Si le Taijiquan, le Baguazhang et le Xingyiquan utilisent toutes trois les notions de Qi (énergie), de Yi (intention) et de Jing (puissance), c’est également le cas pour la majeure partie des boxes chinoises traditionnelles (par opposition aux « wushu modernes » créés de toute pièce par le gouvernement chinois). Chaque école de boxe traditionnelle possède sa part de travail interne (neigong) et externe (waigong).
On peut alors se tourner vers une autre explication à cette classification : Les boxes internes enseigneraient l’aspect interne (caché) et les boxes externes n’enseigneraient que l’aspect extérieur des techniques.
Autrement dit : Les boxes internes enseigneraient les principes (le fond) et les boxes externes enseigneraient les techniques (la forme).
Dans ce cas, elle s’appliquerait à une façon d’enseigner plus qu’à une école. Car on peut actuellement constater un enseignement du Taijiquan par la forme (Taolu) dans la plupart des écoles qui le représentent. C’est souvent le cas également pour le Xingyiquan et pour le Baguazhang (et c’est d’ailleurs le cas pour un grand nombre d’écoles chinoises, de nos jours).
Ainsi, l’actuelle classification en boxes internes et boxes externes ne semble pas légitime tant d’un point de vue historique que théorique.
C’est la pédagogie propre à l’enseignant qui marque une école...
On peut classer les pédagogies essentiellement selon deux catégories :
- Celles qui enseignent les principes de fonctionnement.
- Celles qui n’enseignent que les techniques.
D’un point de vue scientifique, il est intéressant de noter que cette séparation en deux catégories n’apparaît pas légitime puisque « le fond » permet de comprendre le fonctionnement mais n’est pas suffisant à l’élaboration d’un résultat probant.
En outre, « la forme » est facile à reproduire mais n’apporte aucune solution dans l’absolu puisqu’il n’y a aucune compréhension du mouvement.
Après un certain temps de pratique et si l’enseignant est suffisamment qualifié, quelle que soit la méthode, elle doit mener à la réalisation des principes au travers des techniques.
Pour accéder à un haut niveau de réalisation, la séparation en externe et interne est donc impossible car en terme de combat, voir même en terme de mouvement, le corps et l’esprit participent tout deux conjointement à quelque action qu’il soit et demeurent indivisibles.
Ainsi, selon certains experts chinois du dernier siècle, les classifications en famille et écoles constituent un frein à l’étude des principes fondamentaux de l’art martial.
Akira Hino, expert japonais enseignant les principes d'utilisation du corps dans l'art martial
L’art martial authentique
L’un des plus anciens textes concernant l’art de la boxe chinoise est le « canon de la boxe » (Quanjing). Dans cet ouvrage, on trouve des principes fondamentaux pour la pratique du combat guerrier : « s’appuyer sur la jambe arrière » ou bien encore « donner de la substance aux trois centres, mettre en valeur les trois extrémités »…

"Pousser vers le bas", une des 32 figures du Quanjing
Ce texte aurait été mis au point après une étude sur dix huit formes, ou écoles, de boxe et sa finalité aurait été la formation de soldats. Ce qui sous entend l’existence de différentes formes de boxe en une époque ou la pratique des Taolu n’avait pas encore vu le jour.
On retrouve effectivement, en étudiant différentes écoles actuelles de la boxe chinoise, des principes fondamentaux communs. Certains principes sont d’avantage mis en valeur dans certaines écoles en fonction de la tactique utilisée ou de la pédagogie enseignée de maîtres à disciples. Ils ont en commun la mobilisation du corps humain par l’esprit ainsi que l’interaction entre ces deux entités et un ou plusieurs éléments extérieurs.
L’art martial est un art guerrier, issu des grandes batailles qui eurent lieu dans l’antiquité. L’utilisation d’armes lourdes et peu aisée à manipuler, ainsi que l’appréhension de la mort sont autant d’éléments qui contribuèrent à faire évoluer la science du combat.
Maîtrise du corps
La manipulation des armes de guerre antiques fut sûrement une des raisons pour lesquelles apparurent les différentes postures et tactiques de combat. Une utilisation correcte du corps ainsi qu’une parfaite coordination des différents segments qui le compose permettent cette manipulation avec un moindre effort, tout en augmentant la rapidité, et donc l’efficacité du mouvement. Maîtriser le poids de l’arme, c’est maîtriser son potentiel d’action. Ainsi, selon la situation, certaines actions peuvent parfaitement s’enchaîner alors que d’autres ne seraient pas possible à exécuter ou bien prendraient trop de temps. Un temps mort étant absolument inconcevable sur un champs de bataille, lorsque l’on est entouré par des centaines d’adversaires armés jusqu’aux dents !
Ce sont les différentes caractéristiques techniques des armes qui firent évoluer les guerriers dans la maîtrise de leur corps car il est impossible de bouger avec un hallebarde de la même manière qu’on le ferait avec une lance. Les actions ne peuvent pas s’enchaîner de la même façon du fait d’une répartition différente du poids de l’arme sur le corps et du fait de la nécessité d’utiliser l’arme avec efficacité. En plus de cette maîtrise du corps, une maîtrise de l’esprit était absolument indispensable.
Maîtriser l’esprit
Devoir affronter la mort consciemment n’est sûrement pas une chose aisée à réaliser. Une totale maîtrise de ses émotions est nécessaire et seul un entraînement approprié peut préparer un être humain normalement constitué à cette maîtrise. Le stress exercé par de fortes émotions à un ascendant sur le corps physique. Celui-ci se contracte naturellement et peut même se retrouver paralysé. Maîtriser son esprit, pour un guerrier, c’est maîtriser son corps dans son rapport à l’environnement extérieur. Le but étant de minimiser encore les risques de se faire tuer. Cet entraînement n’est donc pas distinct des pratiques corporelles, puisqu’il existe un lien puissant unissant corps et esprit. L’entraînement guerrier, celui de l’art martial authentique, ne peut en aucun cas dissocier ces deux entités ou bien les traiter séparément.

Jijizhuang par le maître Wang xuanjie, une façon d'entraîner conjointement corps et esprit
Concrètement, les principes fondamentaux de la boxe relève de la science du corps et de l’esprit. Certes, la tradition antique de la Chine traite cette science selon une conception différente, considérée aujourd’hui comme métaphysique. Mais, en aucun cas, une séparation ne pourrait être faite en « interne » et « externe ». L’art martial authentique mettant inévitablement autant l’accent sur l’entraînement du corps que sur celui de l’esprit.
C’est donc en étudiant la tradition chinoise que l’on peut saisir l’essence de l’art martial chinois authentique.