Techniquement, une des particularités du yiquan concerne l'utilisation du déséquilibre de l'adversaire. Celui ci est, notamment, provoqué de manière à amplifier l'effectivité des coups qui lui sont portés. Le déplacement prend alors une importance particulière puisqu'il s'agit de rester solidement "enraciné" pendant tout le mouvement de défense ou d'attaque, ainsi que de se placer de manière à faire perdre son enracinement à l'adversaire au premier contact. Pour cela, un bon placement du corps ainsi qu'une bonne coordination globale sont nécessaires, deux qualités qui sont développées par l'exercice de la posture statique puis entrainé grace au tuishou, les "poussées de mains" du yiquan.
Le duanshou, que l'on pourrait traduire par "l'art de contrer l'attaque adverse", est une mise en application des différentes techniques propres au yiquan (dancaoshou). Ces techniques appliquent systématiquement le principe de simultanéité de l'attaque et de la défense et doivent être pratiquées avec l'esprit libre et calme afin de pouvoir les mettre en application tout en gardant la spontanéité du mouvement...
Cet aspect du yiquan nous est livré, entre autres, dans l'ouvrage "dachengquan duanshou shuyao" (explications sur le duanshou du dachengquan), livre qui aurait été écrit par Wang xiangzhai en personne...
En vérité il parait assez difficile d'affirmer que ce manuscrit, qui fut publié pour la première fois en Chine en 2001, soit véritablement de Wang xiangzhai. D'ailleurs, peu d'experts chinois en sont convaincus. Ayant traduit cet ouvrage en français et après consultation de nombreux enseignants chinois, je dirais pour ma part qu'il s'agit très certainement de l'écrit d'un "nègre" de Wang xiangzhai (un de ses disciples très probablement) et que seule l'introduction serait de sa main. Mais cette authenticité n'a que peu d'importance compte tenu de la mine d'informations que renferme cet ouvrage pour le pratiquant. La personne qui a écrit ce livre, qui qu'elle fut, avait un niveau de compréhension du yiquan très élevé (ainsi qu'une grande érudition). "Explications sur le duanshou du dachengquan" présente le fonctionnement du Yiquan de manière claire, utilisant le vocabulaire de la biomécanique plutôt que l'habituel discour traditionnel chinois, souvent incompréhensible pour les chinois eux même !
Voici un extrait de cet ouvrage. Il s'agit d'une explication sur la réalisation "technique" de la spontanéité, si chère aux pratiquants de yiquan :
..."Le Duanshou du Dachengquan met l'importance sur l'homogénéité et la synchronisation des forces. Il faut arriver au niveau ou il n’y a plus aucune partie du corps qui reste immobile lorsque celui-ci se met à bouger, ou chaque mouvement du corps, même subtil, constitue un mouvement de l'ensemble du mécanisme corporel. Un léger mouvement du petit doigt est, alors, la conséquence du travail de l'ensemble du corps. La légère force du petit doigt est, en fait, une force homogène et intégrale du corps. Quel que soit le degré de force ou l’importance du mouvement, il ne faut pas qu’il y ait de blocage dans le corps lors du fali (expulsion de force). Expulser la force sans qu’il n’y ait de blocage nécessite une absence totale de points de résistance sur le corps. Ceux-ci sont la cause du « trouble corporel » : la force n'est plus homogène et intégrale, donc l’action n’a plus d’effet. Par conséquent, le fali sans résistance (en relâchement) permet à l'intégralité du corps d’être conservé. Dans ces conditions, la force est homogène. S'il y a moyen de maintenir constamment cet état, je pourrai répliquer instantanement sur l'adversaire par la partie qu'il touchera. On dit alors que « La totalite du corps rayonne en permanence » (NDT : c'est la fameuse Hunyuan li, la force ronde qui s'exerce dans toutes les directions à la fois...)
Ainsi, au moment de la contre-attaque, et quel que soit votre rôle : Attaquant, qui émet la force; ou défenseur, qui réplique à la force émise, il ne faut ni orienter votre intention, ni vous fixer préalablement sur un but déterminé. Et ce, afin de pouvoir toujours réagir à une attaque venant de n’importe quelle direction en lançant une offensive explosive de là où on vous attaque. Au moment et au point même où l’adversaire prend contact, naît une réaction franche, une sorte d’explosion semblable à une réaction de surprise, jaillissant de manière directe mais de forme arrondie. L'esprit, l'intention, la force et la forme constituent un ensemble homogène tout comme la farine, le sucre, le beurre et les œufs peuvent constituer un gâteau. Si la force est troublée par une mauvaise structure corporelle, il n’y a, alors, pas d’homogénéité. Et sans celle-ci, vous ne parviendrez jamais à ce degré d'inspiration."...
Applications techniques
Les noms donnés aux techniques de l'art martial chinois, quelle que soit l'école, semblent toujours très poétiques...
Le but de ces appellations parfois saugrenues est en vérité d'aider le pratiquant à comprendre de quoi ce mouvement se rapproche "en intention" (Yinian) : La technique suivante aurait été puisée par Wang xiangzhai dans une école chinoise appelée "poing canon des 3 empereurs" (sanhuang paochui) son nom initial était "le lettré se prosterne par trois fois" (fuzi sangong shou). Elle rappelait alors l'idée de la prosternation des anciens lettrés confucéens qui s'inclinaient de tout leur corps. Wang xiangzhai en a modifié le nom, probablement pour supprimer l'idée des 3 actions successives à moins que ce ne soit dans le but de rappeler qu'il avait adapté cette technique à sa façon...
Nouvel extrait de "Dachengquan duanshou shuyao" :
"Technique 14 - Le vieux moine se prosterne
C'est la méthode d’immobilisation du Dachengquan. On y trouve les forces de soutenir et d'embrasser ainsi que la force du levier.
Supposons que l'adversaire me frappe violemment au visage de sa main droite. Si j’utilise la méthode de parer, il m'est difficile de l'arrêter. Je recule donc mon pied droit et sors mes mains, ma paume gauche accroche l'intérieur de son avant bras, et mes paumes se rejoignent, fortes comme une paire de pinces. En utilisant l’élan de sa main droite, je pince fermement son avant bras et le tire vers l'arrière et à ma gauche, il sera déraciné et tombera en avant. L'image que cette méthode donne ressemble beaucoup à un moine en prière avec les mains fermées. C'est, en fait, une pratique de la force rapide du levier.
Supposons que l'adversaire attaque en force mon bas ventre avec sa main droite. La méthode de parer permet difficilement de l'arrêter, donc je recule mon pied droit et mes mains paume contre paume, l'extérieur de mon bras gauche accroche l'intérieur de son bras droit, en même temps mes mains se referment et le tire vers moi, il va tomber en avant.
L'importance de cette méthode est la vitesse de mes bras : plus la vitesse est grande, plus l'énergie est grande. Les bras doivent achever le parcours en un minimum de temps pour diminuer le temps d'application de la force, il faut donc bien maîtriser cette méthode d’expulsion de la force homogène en un instant."
Cette même technique est présentée ici avec une variante :
Lorsqu'il s'avance et me lance un direct de la main droite, j'effectue un demi pas sur la gauche et esquive son attaque en m'inclinant à gauche de tout mon corps. En même temps, ma main gauche se place au dessus de ma main droite.
En voici une illustration, la technique est ici utilisée en attaque :
le bras avant de la garde de mon adversaire est trop étendu.
J'en profite pour l'accrocher subitement avec ma main gauche en descendant celle ci dans un mouvement de tirer vers le bas tout en la maintenant à bonne distance; cela a pour effet de le déséquilibrer vers l'avant. Dans un même temps, mon poing droit s'abat sur son sternum.
L'adversaire est donc heurté violemment par un mouvement global de mon corps en déplacement, au moment même ou il perd l'équilibre dans la direction d'ou vient mon poing.
Cette même technique peut être utilisée en défense contre un coup de pied direct (entre autre). Je l'associe alors au mouvement du "vieux moine en prière" vu précédemment :
Sur une attaque frontale du pied droit de mon adversaire, j'abaisse subitement mes deux mains tout en effectuant une esquive en me déplaçant vers ma gauche (photo 2). J'utilise pour cela un mouvement global de mon corps qui a pour effet de déséquilibrer l'adversaire vers l'avant (photo 3). Je contrôle aussitôt son bras droit en le crochetant de manière à amplifier son déséquilibre, tout en passant mon bras droit au dessus de sa garde (photo 4). L'adversaire est alors touché au sternum au moment même où il est "déraciné vers l'avant" (photo 5).
Les personnes qui viennent au yiquan après la pratique d'un style plus "classique" sont, pour la plupart, très interessées par son travail sur l'intention. Cet entraînement de l'esprit, qui a d'ailleurs donné son nom à cette école (Yiquan signifiant "boxe de l'intention / de l'esprit"), commence dans la pratique des postures statiques (zhanzhuang) mais, surtout, continue jusque dans la pratique des différentes techniques. Martialement parlant, l'interaction corps - esprit étant à double sens, cet entraînement est particulièrement important pour, entre autres, garder une bonne détente et un bon relâchement jusque dans le stress d'un combat...
C'est ce même aspect de l'entraînement qui peut être utilisé à des fins beaucoup plus concrètes, à savoir ... le bien être quotidien du pratiquant !
Car le stress de la vie moderne est une cause de malaise permanent dans notre société et la pratique du yiquan peut aider à gérer ce stress. On peut alors rapprocher le yiquan du Taijiquan, école aujourd'hui bien connue du grand public pour son action apaisante sur le corps et l'esprit.
Lorsqu'elles sont portées à leur paroxisme, les postures statiques deviennent, quant à elles, une forme de méditation très subtile, proche du Zen (Chan en chinois). L'adaptation japonaise du yiquan, le taikiken, utilise d'ailleurs le nom de "ritsu zen" (zen debout) pour nommer cette pratique. Les chinois, quant à eux, fidèles à leur habitude de transmettre une intention par le nom, ont gardé le nom de Zhanzhuang qui peut se traduire par "être debout, immobile comme un pieu"...