mercredi 21 octobre 2015

Yangsheng et taoïsme

Le Yangshenggong est une pratique ancienne chinoise que l'on pourrait traduire par "l'art de cultiver son principe vital". Elle fut véhiculée par les différents courants spirituels taoïstes et se rattache à l'alchimie interne (Neidan). Leur but ultime est identique : la longévité. Or, un des principes les plus important de l'alchimie interne taoïste est "la double culture du xing et du ming". Ce principe est expliqué de différentes manières selon les courants de pensée et les époques en Chine mais relève, dans tous les cas, du travail sur la bipolarité de l'être humain.

La nature profonde qui est attribué à l'homme à sa naissance, son caractère, c'est le Xing (性). Etymologie du caractère : L'esprit, le coeur (心, clef du coeur à gauche) que l'on obtient à la naissance (生, partie de gauche du caractère).


Le Ming (命), quand a lui, est souvent traduit par "le destin, le commandement céleste". Mais, étymologiquement, le caractère Ming, évoque l'idée d'ordonner / de rendre concret (令) en formulant avec la bouche (口). On pourrait donc rapprocher cette idée à celle du logos, le verbe créateur. Il s'agit de formuler une idée et donc, de ce fait, de la rendre concrète. On parle donc de la création, de la matérialisation des idées personnelles, lesquelles sont issues de la pensée individuelle : c'est l'individualisation par l'intellect.





Le chaudron de l'alchimie taoïste



Ainsi, finalement, c'est du Ming que découle le libre arbitre et du Xing que dépend la destinée ! Puisque le Xing représente la nature profonde d'un être, il va engendrer des comportements qui, en rapport avec cette nature, seront prédestinés ou, tout du moins, prévisibles.

On peut lire dans les textes taoïstes qu'à la naissance de l'homme, c'est du mandat céleste ( 天命 / Tianming), que dépend son Xing, soit l'attribution de son caractère. Ainsi, une erreur couramment commise serait donc de confondre Ming avec Tianming. Or, comme nous l'avons vu, le Ming signifie "ordonner" et représente donc chez l'individu, le libre arbitre alors que Tianming, c'est le décret céleste, la disposition liée à l'astrologie, la destinée, qui est, elle, responsable de la nature attribuée à l'homme dès sa naissance (Xing). Donc, le Xing, est notre caractère et va être responsable de notre destin. Ce caractère, cette nature intérieure va ensuite devoir affronter en permanence notre libre arbitre, notre logos, notre Ming. C'est de ce combat entre l'intellect d'une personne et son destin / sa nature profonde que va découler l'individualité de chaque être humain.





Représentation symbolique de l'homme entre ciel et sol



L'équilibre du Xing et du Ming (la double culture du Xing et du Ming / xingming shuangxiu) est donc le développement d'un être tant dans son intellectualité que dans sa nature primitive. Dans le taoïsme, faire cohabiter ces 2 aspects d'un même être de manière harmonieuse, c'est devenir un zhenren (真人) un homme véritable, l'homme complet qui a réalisé les aspects extérieurs et intérieurs de sa personne, conscient et inconscient, yang et yin.

Dans l'enseignement taoïste, on trouve également les notions de ding (定 / concentration) et guan (观 / contemplation) qui doivent être travaillées conjointement. Au terme guan, se substitue parfois la notion de hui (慧 / connaissance intuitive) qui en est issue.
Ding et guan ou ding et hui sont deux aspects complémentaires de l'esprit et on les retrouve quasiment sous la même forme dans la branche Tiantai du Bouddhisme (zhiguan / samatâ - vipasyanâ). Ces 2 attitudes de l'esprit doivent être correctement équilibrées. Si trop d'importance est donné au ding, on sombre dans la bêtise et si trop d'importance est donné au hui, on tombe dans la folie des illuminés.



Un prêtre taoïste pratiquant la méditation devant un chaudron tripode, symbole alchimique


Ces 2 notions, similaires à l'idée du xing et du ming, nous renvoient à une autre expression chère à la tradition chinoise : le Wen (文)et le Wu (武), le littéraire et le martial. L'un désignant le monde de la culture et l'autre celui des faits d'armes. La pensée chinoise estimant que pour être un homme accompli, on se doit de cultiver ces deux univers, on peut comparer cette idée au "men sana in corpore sano" de la culture occidentale.



Toutes ces notions de bipolarité complémentaire nous renvoie à la théorie du Yinyang, chère à la cosmogonie chinoise et qui a servie de base à la construction de la pensée taoïste. 




Fuhuzhuang par le maître Li jianyu


Dans cette vision de l'univers, les opposés ne s'affrontent plus mais se complètent. Ainsi, la perfection ne peut naitre que d'un parfait équilibre entre ces deux pôles que tout oppose mais qui, en réalité, s'appuient mutuellement l'un sur l'autre et s'épousent parfaitement.

"S'appuyer sur le tigre pour chevaucher le dragon" (fuhu xianglong / 伏虎降龙) désigne, dans le taoïsme, le principe de s'appuyer sur ses instincts primaires, sa nature profonde (Xing), ses énergie Yin, pour accéder à un niveau supérieur de conscience, pure expression du Shen (Ming), énergie Yang purifiée. 




Xianglongzhuang 


Wang xiangzhai avait repris cette expression pour nommer deux postures complémentaires. L'une (fuhu) 
destinée à maitriser les énergies Yin, pour apprendre à s'appuyer sur ce tigre que sont les forces telluriques afin de s'élever vers le ciel. 

L'autre (xianglong) destinée à l'apprentissage des forces transversales afin de transformer les énergies Yin du sol en une force horizontale, applicable dans toutes le directions de l'espace.