mardi 3 septembre 2013

Jianwu : l'expression libre


Une des pratiques qui peut caractériser le Yiquan / Dachengquan est sans aucun doute la forme libre ou Jianwu, souvent traduit par "danse de la boxe".

Le terme "danse" n'est pas à prendre au premier degré, puisque le caractère chinois wu (舞) évoque le fait de bouger de manière harmonieuse. Le caractère Jian (健), quand à lui, fait référence à la force et à la robustesse, synonyme de santé et de vigueur...


Le maître Wang xiangzhai, exécutant le Jianwu


Cette pratique existe en Chine depuis des temps reculés. Des gravures sur terres cuites de personnages dans des danses rituelles datant de 1100 avant notre ère viennent le confirmer.
Au sein de l'art martial, c'est plus tard dans l’histoire de la Chine, pendant les dynasties Han (206 AE - 220) qu'une forme d’enchaînement libre voit le jour. Ces « danses martiales », qui se pratiquent avec ou sans armes, n’ont, à priori, aucun lien avec les danses que les ancêtres chinois exécutaient dans la culture des Zhou. Par contre, la qualité des mouvements de l’enchaînement ainsi que la capacité à manier une arme est évoqué dans certains textes de l’époque, ainsi que la transmission du savoir faire de maître à disciple.

Il existe d'ailleurs un poème du célèbre Du fu intitulé "En contemplant une disciple de dame Gongsun exécuter une danse à l'épée" (觀公孫大娘弟子舞劍器).
Dans une préface à cette oeuvre littéraire chinoise, le poète nous compte l'origine de ces lignes :

"Le 19 octobre de la deuxième année de l'ère Dali (766-779), à la maison de Yuanchi, l'officiel de Kueifu, j'ai regardé une jeune femme, Li de Lingying, exécuter une danse de l'épée dont les déplacements étaient impressionant de puissance. J'ai demandé qui était son professeur et elle me répondit : "Je suis une disciple de Dame Gongsun." ..."

Ce poème date de la dynastie Tang et prouve que ces pratiques avaient perduré pendant plusieurs siècles. On les retrouve encore de nos jours sous une forme artistique au sein de l'opéra traditionnel chinois.


Le disciple de Wang xiangzhai Ma jiliang exécutant le jianwu. Ma jiliang a vécu jusqu'à l'age de 90 ans


Wang xiangzhai, dans son ouvrage « Les véritable principes du Yiquan » (yiquan zhenggui), nous explique l’origine des formes libres telles qu’elles sont pratiquées au sein du Yiquan :

« Pendant les dynasties Sui et Tang, le jianwu était très répandu. A cette époque, il était une méthode de préservation de la santé ainsi qu’un entraînement pour le combat. Détenu par les maîtres de l’art martial, il fut transmis à des lettrés qui étudiaient également les arts militaires. Ainsi, de nombreuses personnes l’étudièrent et de nombreuses transmissions se répandirent. A notre époque, l’artiste martial Huang muqiao a hérité de cette transmission.
J’ai personnellement étudié son école il y a plusieurs années. Cherchant à approfondir la question des gravures datant de la dynastie Tang trouvées dans les grottes de Dunhuang ainsi que les terre cuites de la même époque représentant des hommes dans certaines gestuelles de danse. Ces dessins seraient, en fait, inspirés de postures du quanwu. Au moment où eu lieu la Beifa ("expédition vers le Nord", un évènement marquant de l'histoire de la Chine) j’ai voyagé dans le sud, à Huainan précisément, afin de rencontrer monsieur Huang muqiao, dans le but d’étudier cette école.
Je suis reparti après avoir approfondi, tant techniquement que théoriquement, le sens véritable du jianwu.

De ceux qui ont étudié jadis sous ma direction, une dizaine seulement ont atteint le niveau de compréhension des subtilités du jianwu. »



De tous ses disciples, Han xingqiao était, aux dires de Wang xiangzhai, celui qui maitrisait le mieux le Jianwu. Il est décédé en 2004, à l'âge de 96 ans



Il existe 4 formes de jianwu : Le flux des vagues, le dragon qui nage, la grue qui joue dans l’eau et le serpent effrayé. Certains experts y ajoutent une cinquième forme, complètement libre : le grand souffle (Daqi).
Wang xiangzhai disait souvent : « Les conditions préalables a l’étude du quanwu consistent en la pratique du zhanzhuang pour emmagasiner le qi. Par cette pratique, on complète quatre conditions qui en constituent l’extrême approfondissement :

1.     Le corps entier donne l’impression de couler ou de fondre.
2.     Tout le corps est comme remplit de plomb.
3.     Les muscles de tout le corps ne font plus qu’un.
4.     Les poils et les cheveux sont dardés comme des lances pointues.

Sans ces quatre conditions il est difficile de pouvoir exécuter, ne serait ce qu’un mouvement du quanwu. Si ces quatre exigences sont remplies, le mouvement vient alors naturellement. »

Ces quelques mots du fondateur nous éclairent sur l’origine du jianwu ainsi que sur l’évolution du disciple du Yiquan.

Démonstration du Jianwu par le maître Li jianyu, autre disciple de Wang xiangzhai, aujourd'hui âgé de 90 ans


C'est le travail de base du Yiquan qui permet de réaliser les formes libres. Cette pratique constituant pour Wang xiangzhai l’apogée de la fusion du corps et de l’esprit (les six harmonies internes et externes). Elle est également le véritable sens profond des boxes imitatives, se référant à l’approche spirituelle et non purement gestuelle. Son lien avec la pratique du Yangshenggong ou travail de "nourrir le principe vital" est plus qu'évident...