dimanche 28 décembre 2008

Histoire de l'art martial : Gongfu et spiritualité


Comme nous l'avons vu précédemment (voir "Histoire de l'art martial : les techniques du souffle vital"), le rapprochement entre l'art du combat à main nu et les différents courants religieux chinois eurent lieu pour différentes raisons : Historiques, politiques, culturelles et ... pratique !

Les personnes qui maitrisaient les arcanes de l'art guerrier en Chine furent, tout d'abord, des militaires. Puis, en réponse aux différentes invasions qui occupèrent le territoire pendant des siècles, cet art guerrier se retrouva dans les campagnes et les monastères et une transmission commença à s'y développer. De plus, la tradition chinoise antique, associée aux pratiques du taoïsme primitif, s'y mela tant dans la théorie que dans la pratique. Ce qui ammena probablement une autre façon de pratiquer, en accord avec les principes de conservation et de développement du souffle vital.

Les deux courants majeurs de la spiritualité en Chine, que sont taoïsme et bouddhisme, furent associés à la pratique de l'art martial assez tôt dans l'histoire de la Chine pour des raisons politiques : Différents monastères virent leurs moines être intégré à des troupes militaires afin d'en renforcer les effectifs. Ces moines participèrent donc à des batailles historiques en tant que soldat des troupes régulières. Les plus sollicités dans l'histoire furent, sans doute, les moines de Shaolin qui participèrent, dès le 7ème siècle de notre ère, à la vie politique et militaire de l'empire. Une faction de moine aida alors le futur empereur des Tang, Li shiming, à vaincre le rebel de la dynastie Song, Wang shizhong. Ils prirent d'assault un fort dans lequel s'était réfugié le neveu de Wang shichong et ses hommes, puis le livrèrent à Li shiming. Un stèle fut officiellement érigé au monastère en 728 pour rappeler ce fait et le monastère reçut, à partir de ce moment, un traitement de faveur impérial (fonds versé par l'empire). Cette stèle identifie, de plus, treize moines, qui furent distingués en héro et reçurent des titres impériaux dont celui de général en chef pour l'un d'entre eux.




Les moines de Wutaishan, dans le Shanxi, furent également intégrés l'armée impériale en 1126 à Taiyuan



Mais, si l'histoire du monastère de Shaolin fut associé à l'hitoire militaire dès le 7ème siècle, la pratique de l'art militaire n'y apparu probablement que beaucoup plus tard. L'époque ou le monastère devint un véritable "centre d'entrainement militaire" se situant plutot au 17è siècle.

"L'exposé sur la méthode originel du baton de shaolin" (shaolin gunfa chan zong) est le plus ancien manuel existant sur l'art de Shaolin (1610). Cheng zongyou, son auteur, fut un lettré passionné d'art militaire qui laissa à la postérité, en plus de ce manuel, un traité sur l'archerie ainsi qu'un traité sur l'utilisation de la lance, de l'épée et de l'arbalète. Sa connaissance de l'art du baton de shaolin était fondé sur sa propre expérience : il aurait séjourné au monastère pendant dix années à une époque où les frontière de l'empire Ming subissaient régulièrement les assaults des peuples des steppes du Nord. Dans cet ouvrage, on apprend que le monastère enseigne, à cette période, la doctrine bouddhiste et le baton conjointement. Pour décrire la maîtrise de l'art du baton, Cheng zongyou utilise un vocabulaire teinté de spiritualité :

"Si mon livre peut servir de radeau à des camarades ayant les mêmes vues que moi pour leur permettre d'atteindre l'autre rive, si on l'utilise pour renforcer l'état et pacifier ses frontières, alors, outre la diffusion et l'apologie de l'enseignement de mes maîtres, j'aurais atteind un but supplémentaire."

L'image du radeau permettant d'atteindre l'autre rive est souvent utilisée dans le bouddhisme pour faire allusion à la méthode permettant d'atteindre l'illumination...
Plus tôt dans son ouvrage, il parle, d'ailleurs, d'une soudaine illumination obtenue après une pratique assidue des techniques enseignées par un de ses maîtres. Ici, l'illumination doit être entendu au sens de "maîtrise" (gongfu).




Extrait du "Shaolin gunfa chan zong" de cheng zongyou




La présentation du monastère de Shaolin par Cheng zongyou est également interessante : il dit qu'il se situe "entre le wen et le wu".

En Chine, l'idée de la complémentarité du wen ("monde de l'étude", connotation littéraire et intellectuelle) et du wu ("monde martial", connotation physique et guerrière) est ancestrale. Elle est l'équivalent du "men sana in corpore sano" latin (un esprit sain dans un corps sain). Cette idée est également à la source des pratiques primitives de la Chine antique : les techniques du souffle vital taoïstes. Ces techniques n'isolent pas le corps de l'esprit puisque l'homme est traditionnellement considéré en Chine comme "entre ciel et sol", soit à cheval entre le monde matériel (physique) et immatériel (spirituel). Ainsi, la spiritualité de la Chine primitive s'était basé sur un développement conjoint du corps et de l'esprit.




Représentation de l'homme "entre ciel et sol" selon Mengzi



La spiritualité n'est, en fait, pas plus associé aux pratiques martiales qu'elle ne l'est avec les autres pratiques artistiques ou artisanales. Ces pratiques nécessitant une implication de l'être dans sa totalité (physique et psychique) afin de parvenir à un niveau d'accomplissement, le gongfu.

L'expression "gongfu", souvent mal interprétée en occident est d'ailleurs applicable à toute personne ayant atteinds un niveau de réalisation dans un domaine quelconque. "Gong" signifiant "travail" et "fu" signifiant "homme accompli". On dira, par exemple, d'un artisant menuisier, qu'il a un bon gongfu lorsqu'il a dépassé les limites de son domaine...

Ainsi, l'association entre art martial et spiritualité n'apparait plus de manière aussi évidente. Et si, historiquement, des moines de divers courants religieux eurent accès à un enseignement militaire en Chine, cette association avait souvent un but purement pratique et dénoué de toute connotation spirituelle. En revanche, la recherche de la perfection dans un domaine artistique ou artisanal est considéré en Chine comme un moyen pour l'homme de se réaliser. La pratique de l'art martial devient, dans cette idée, une voie (Dao) menant à la réalisation de l'homme (gongfu)...

dimanche 21 décembre 2008

Histoire de l'art martial : Les techniques du souffle vital

La pratique de l'art du combat à main nue est donc arrivée jusque dans les monastères bouddhistes à la fin de la dernière dynastie chinoise, celle des Ming (voir précédent article sur l'histoire de l'art martial), à une époque où la résistance au nouveau pouvoir en place s'y cachait probablement.

Le monastère de Shaolin développa sa boxe seulement à cette période, bien que les moines pratiquaient déjà l'art de combat au baton et avaient déjà été sollicité préalablement dans l'histoire de la Chine pour renforcer les effectifs des armées impériales. Notons au passage que d'autres moines soldats participèrent à différentes batailles historiques : Ceux d'Emeishan au Sichuan, de Wutaishan au Shandong, de Funiu dans le Henan...

Mais ces faits historiques n'expliquent toujours pas le lien existant aujourd'hui entre traditions martiales et spiritualité.





En Chine, les pratiques du souffle ont longtemps fait partie du paysage quotidien




Les pratiques de Daoyin remontent à des temps ancestraux en Chine, elles sont rattachées aux traditions chinoises anciennes qui sont à l'origine du Taoïsme. L'alchimie interne (Neidan), à la base de la religion du Dao, est entièrement axée sur les pratiques de cultivation du souffle (Qi).

L'idée de Qi (souffle vital), inexistante dans notre culture occidentale, nous est particulièrement bien expliquée par le professeur Anne Cheng dans son livre "Histoire de la pensée chinoise" (Editions du Seuil, 2002) :

"L'unité recherchée par la pensée chinoise tout au long de son évolution est celle même du souffle (Qi), influx ou énergie vitale qui anime l'univers entier."..."Toute réalité, physique ou mentale, n'étant rien d'autre qu'énergie vitale, l'esprit ne fonctionne pas détaché du corps..."..."Source de l'énergie morale, le qi, loin de représenter une notion abstraite, est ressenti jusqu'au plus profond d'un être et de sa chair. Tout en étant éminemment concret, il n'est cependant pas toujours visible ou tangible : ce peut être le tempérament d'une personne ou l'atmosphère d'un lieu, la puissance expressive d'un poème ou la charge émotionnelle d'une oeuvre d'art."

Cultiver le souffle, c'est cultiver à la fois le corps et l'esprit. Les chinois pratiquèrent ces exercices dès l'époque des Han de l'ouest (~190 - 168 av JC), le plus ancien document en attestant étant le rouleau de Mawangdui, dit Daoyintu.


Rouleau de Mawangdui illustrant des pratiques du souffle vital (Daoyinfa)



Il est possible que le lien qui ait uni ces pratiques respiratoires ancestrales aux techniques de boxe ainsi et techniques guerrière fut, tout d'abord, essentiellement pratique :

Les boxes chinoises furent développées, pour la plupart, par d'anciens militaires aguerris. Ceux-ci connaissaient donc un des principaux problèmes que doit surmonter le soldat : vaincre la peur de la mort, une peur viscérale qui paralyse le corps et rend inapte au combat.

Les blocages liés à cette peur prennent naissance dans le diaphragme (d'où l'expression française "d'avoir la peur au ventre"). Or, il s'avère qu'une des façons physiologiques de surmonter cette peur est de savoir contrôler son diaphragme par l'intermédiaire de sa respiration, ce que savent tous les médecins sophrologues et ce que les pratiques Taoïstes de cultivation du souffle enseignent depuis des millénaires...

- La respiration étant la seule fonction physiologique inconsciente de notre organisme à être également controlable de manière consciente. Elle se trouve donc à cheval entre le corps et l'esprit, le conscient et l'inconscient et en assure ainsi un lien certain -

L'enseignement véhiculé par le bouddhisme, arrivée d'Inde au 1er siècle, se chargea de la tradition chinoise pour donner naissance à une école nouvelle qui vit le jour au 8e siècle de notre ère : la secte Chan (Dhyana en sanscrit). Celle-ci, influencée par la tradititon chinoise taoïste, se concentra plus sur la pratique que sur l'étude des soutras (enseignements écrits).




Les moines de Shaolin pratiquant leur traditions des exercices du souffle




La pratique des exercices du souffle présente aujourd'hui au monastère de Shaolin est souvent attribuée au moine indien Boddhidarma. Elle serait à l'origine de la boxe de Shaolin, légendairement considérée comme la plus ancienne en Chine. Les classiques dit "du lavage de la moëlle" (xishuijing) et "de la transformation des tendons" (yijinjing) seraient tous deux ses écrits, transmetteurs du secret de son éveil après une méditation face au mur (biguan) qui aurait durée 9 années.

Or, si les deux écrits existent bel et bien, la venue du prètre indien à Shaolin est, en revanche, très discutée. Il aurait séjourné à Luoyang, ville proche du monastère du Henan mais rien ne laisse à penser qu'il s'y rendit. Et les deux textes seraient, quand à eux, l'oeuvre d'un lettré probablement taoiste, à en juger par son pseudonyme (zining daoren : l'homme du Dao aux méditations pourpres). Daoren étant un qualificatif des personnes se réclamant de la tradition taoïste et la couleur pourpre étant également redondante dans la littérature taoïste...

Ces deux textes attestent bien de l'échange culturel qui eut lieu entre les deux traditions, indienne et chinoise, pour donner naissance à une nouvelle école bouddhiste : le Chan.

On pourrait donc considérer qu'une autre réponse à ce problème qu'est surmonter la peur de la mort fut amenée en Chine par l'intermédiaire d'une religion étrangère : le bouddhisme. Car les préceptes bouddhistes de détachement constituent également une possibilité de se soustraire au contrôle qu'a la vie sur l'homme.

Ainsi, le syncrétisme des techniques guerrières et de contrôle du souffle, purement pratique, ammena surement à un rapprochement de l'art martial et de la spiritualité. Tout deux cherchant l'accomplissement de l'homme dans son domaine (gongfu)...

dimanche 14 décembre 2008

La théorie du simple appui

Dans l'art martial traditionnel chinois, on entend souvent l'adage "le double appui est une maladie" (shuangzhong zhi bing). Cette notion de simple et double appui est redondante dans la théorie des boxes chinoises et Wang xiangzhai en avait fait un des piliers technique de son enseignement.

Dans son ouvrage "Quandao zhongshu" (Points essentiels de la voie de la boxe) connu sous le nom de "traité du dachengquan" (Dachengquan lun), un chapitre intitulé "Simple appui, double appui et reproduction en forme" nous en expose les grandes lignes (traduction personnelle) :

"Selon la théorie antique de la voie de la boxe (quandao), que ce soit à l'entrainement ou au combat, il faut garder en permanence un équilibre de tout le corps pour une réalisation correcte. Si le pratiquant ne respecte pas cet équilibre, c'est qu'il copie un modèle visuellement et, alors, la force n'est plus en harmonie avec le corps. Copier une forme de l'extérieure ne permet pas d'avoir de résultat sur l'esprit (shen), la forme (xing), l'intention (yi) et la force (li) et de plus, l'art devient, ainsi, unilatéral. Cette façon de faire n'est pas bonne pour la santé et, en outre, elle permet à n'importe qui de prendre facilement le dessus en confrontation. Les personnes étudiant la boxe doivent bien retenir ceci.

L'équilibre véritable n'est pas raideur. Il faut abolir la raideur. Celle-ci rend maladroit et entraine le grand défaut de double appui (maladie du double appui)"

Dans le même chapitre Wang xiangzhai s'exprime, quelques lignes, plus tard en ces termes :

"De nos jours, les écoles de boxes pratiquent quasiment toute un simple appui incomplet : Lors des déplacement, il devient double appui total ! "




Tian xiuzhen, disciple de Chen fake, démontrant sa forme de Taijiquan, notez le déplacement de son centre de gravité



Dans son ouvrage sur les principes du duanshou, il en parle assez clairement (traduction personnelle) :

"Tous les arts de combat accordent une grande importance aux déplacements. La maîtrise des déplacements dépend de la maîtrise du centre de gravité corporel. D'après mes quelques dizaines d'années d’expérience dans la pratique, le fali en appui de 70% du poids du corps sur une jambe et 30% sur l’autre est la clé pour vaincre l'adversaire au combat. Le fali puise son énergie dans la verticalité de la pesanteur et mon corps devient le vecteur qui permet d’en définir la direction. Sans appliquer ces principes, impossible de le réaliser. Pour qu’il soit réalisé avec le maximum d’efficacité, je dois pouvoir disposer de toute ma musculature donc être dans en état « hors tension » avec l'esprit vide. Puis, contractée en une fraction de seconde, cette force peut atteindre mon adversaire.

C’est ainsi que l’on peut maîtriser le passage de la décontraction à la contraction sans qu’il n’y ait de temps mort. Lorsque la force arrive au bout de l’action, l'intention ne s’arrête pas pour autant. Et lorsque l’intention s’arrête, l'esprit continue à garder la liaison, toujours et encore, l’idée principale restant inchangée. Cette méthode de fali, presque étrangère aux autres écoles de boxe, est un fleuron antique des arts martiaux. Je la qualifie de « retour à la source antique ».
S'il n'y a pas de fali en simple appui, on ne pourra pas atteindre l'adversaire avec la force homogène et intégrale. Dans le combat, la tension correspond à l’action et la décontraction correspond au fait de se contenir. Se contenir et agir répondent au même principe. De même, la tension et la relaxation sont des notions réciproques. Ce qui est important pour savoir se contenir ou agir, pour comprendre la tension et la relaxation, c'est l'usage réciproque du vide et du plein.
Pour faire fali en avançant, la proportion du poids du corps sur les jambes est de 30% sur l'avant et 70% sur l'arrière, vide à l'avant et plein à l'arrière. Pour le fali en reculant, c'est 70% sur l'avant et 30% sur l'arrière, plein à l'avant et vide à l'arrière. Plein ne veut pas dire lourd, il y a aussi du léger dans le ferme, et vide ne signifie pas forcément qu’il s’agit d’un point faible ou sans force car on y trouve également de la fermeté."


La notion de simple et double appui est donc en rapport avec l'équilibre et la gestion du centre de gravité mais également avec le déplacement et la disponibilité. La façon de gérer les appuis au sol par rapport au centre de gravité ainsi que l'utilisation de la pesanteur en sont des éléments importants. Les différentes écoles de boxe chinoise, lorsqu'elles sont correctement exécutées, travaillent toutes en respect de cette règle fondamentale.

Et si cette règle prohibant le double appui a été quelque peu délaissé dans certaines écoles, elle reste néanmoins une des caractéristiques permettant d'atteindre un véritable gongfu et de nombreux maîtres mettent encore un point d'honneur à l'enseigner.



Bai yucai, de l'école Cheng de baguazhang : Simple appui total dans les déplacements et en application




Dans le vocabulaire occidentale, la notion de simple et de double appui pourrait être traduite par celle "d'équilibre". En revanche, tout équilibre étant relatif, il est nécessaire de concevoir cette notion en prenant en compte les différentes contraintes à dépasser : la propagation de cet équilibre à tout l'ensemble du corps dans l'espace et dans le temps, quels que soient le moment, le type de déplacement, l'état d'esprit, les forces extérieures s'exerçant sur ce corps...