mardi 25 novembre 2008

Histoire de l'art martial : Le développement de la boxe.

Au regard des recherches les plus récentes, il apparait donc clairement que :

- Les techniques à main nue se sont développées essentiellement après la chutte des Ming (1644).

- La boxe de Shaolin n'existe pas avant cette période et l'art martial chinois est surtout un art militaire dont la pratique des armes prévaut sur celle à main nue.

Ces deux constatations rendent alors un autre célèbre texte historique sur l'art de la boxe particulièrement intéressant : L'épitaphe à Wang zhengnan (Wang zhengnan muzhi ming).

Le texte, composé par Huang zongxi, un lettré de la cour des Ming qui devint une figure de la résistance anti-mandchou, raconte la vie exemplaire d'un certain Wang zhengnan, maître de la "boxe de la famille interne" (Neijiaquan). Ce texte, daté de 1669, est le premier dans l'histoire à distinguer une école en contraste avec celle de Shaolin, alors désignée comme "Externe".

Le passage faisant cette distinction est le suivant (traduction personnelle) :

" Shaolin est réputé sous le ciel par ses boxeurs, mais ils accordent beaucoup d'impotance à l'offensive. Il est donc possible pour quelqu'un de prendre l'avantage sur eux. Il y a également ceux qui pratiquent ce qui s'appelle "l'école interne" (neijiaquan). Ceux là utilisent la tranquilité pour vaincre le mouvement, les envahisseurs voient alors leur attaque se retourner contre eux, depuis longtemps ce qui se rattache à shaolin est appelé "école externe".

Huang zongxi (1610 - 1695), décrit donc l'école du maître Wang zhengnan, dont lui et son fils (Huang baijia) furent disciple, en l'opposant aux techniques à main nue du monastère de Shaolin à une époque ou ces dernières commencent tout juste à voir le jour...





Démonstration de Wuziquan, école créé par Yu kerang. Celui-ci fut disciple de Wang zhengnan pour le Neijiaquan et aurait également étudié le Hequan (boxe de la grue) et le Houquan (boxe du singe).





La paternité de l'école transmise par Wang zhengnan attribuée à Zhang sanfeng, ermite taoïste légendaire, n'est donc sans évoquer une volonté de rapprocher l'art martial à main nue des traditions de la Chine primitive. Et ce, surement afin de renforcer un sentiment de fierté et de bravoure face à un envahisseur étranger à une époque ou les chinois sont asservis sur leur propre territoire.

Un autre texte, tout aussi intéressant, et mis en évidence par le professeur Shahar dans son "Shaolin monastery : History, religion and the chinese martial art" est le Quanfa beiyao (Recueil de méthodes de boxes chinoises).

La préface de cet ouvrage date de 1784 et de nombreuses références y sont faites au manuel de Qi jiguang avec, cependant, une différence : Les passages reprenant la description de diverses boxes et méthodes de combat les font alors remonter historiquement à Shaolin !

Ainsi, alors que le jixiao xinshu parle d'une boxe attribuée à l'empereur Zhao taizu des Song (Zhao taizu changquan), le quanfa beiyao parle de la même boxe en ajoutant que Zhao taizu avait étudié au monastère de Shaolin.
En revanche, le jixiao xinshu, pourtant censé évoquer les boxes les plus fameuses n'évoque de Shaolin que son art du baton ...




Le maître Liang yiquan démontrant la première forme du Taizu changquan




Le Quanfa beiyao se réclame donc de la ligné de Shaolin. Il comporte, cependant, certains passages explicites sur les principes essentiels ainsi que sur les différentes catégories de boxe chinoise. Y sont expliqués les principes du "faible défendant le fort" (ruo di qiang) ainsi que de "la souplesse qui l'emporte sur la dureté" (rou sheng gang).




Un posture illustrée du Quanfa beiyao




Deux catégories de boxe y sont développées : les boxes longues (changquan) et les techniques rapprochées (duanda). Expliquant que les techniques rapprochés peuvent renverser les boxes longues car elles permettent plus facilement d'atteindre le corps de l'adversaire, un passage entier du livre est intitulé "Traité originel de la méthode pour exécuter les techniques rapprochées du monastère de Shaolin" (Shaolin si duanda shenfa tong zong quanpu).

Les principes des écoles, aujourd'hui considérées comme faisant partie "de la famille interne" et rattachées historiquement à Zhang sanfeng et au monastère Taoïste du Wudang, sont donc décrit dans un ouvrage se voulant de la tradition de Shaolin et estimé du 17e siècle...


Au regard de tous ces faits historiques, le lien entre la religion et l'art martial chinois n'est plus aussi évident, l'origine de la boxe attribuée à Shaolin apparaissant alors clairement comme une légende dénuée de tous fondements...



(A suivre...)

jeudi 20 novembre 2008

Histoire de l'art martial : L'art militaire.


L'art martial, dans l'histoire, fut avant tout un art militaire. Les documents les plus anciens existant en Chine (Wubian, zhenji, Jixiao xinshu, Jianjing, Wubeizhi) viennent confirmer cette idée.

Le jixiao xinshu (Nouveau traité sur l'efficacité d'une armée), qui aurait été compilé par le général Qi jiguang en 1562, donc sous les Ming, présente un recueil de techniques puisées dans différentes boxes. Sa fonction fut de former les soldats au combat. Il semblerait qu'à cette époque, l'art martial fut totalement dépouillé de quelconques notions de spiritualité. Il s'agissait alors de techniques pratiques, guerrières, dont la fonction était de servir au champs de bataille.




Techniques au baton du Wubeizhi (1621)



Les techniques de baton de Shaolin sont représentées dans cette compilation mais l'art à main nue n'existe pas encore au monastère du Henan à cette époque.

Le professeur Meir Shahar, de l'université de Tel Aviv, explique dans son ouvrage "The Shaolin monastery : History, religion and the chinese martial art" (University of Hawai'i press, 2008) que de son époque, le général Qi jiguang avait déjà fait une critique de la boxe chinoise, au sein de laquelle il voyait un manque de réalisme dans certaines postures, trop axées sur l'esthétisme. Il s'expose en ces termes : "Sans posture ou technique précise, vous serez efficace avec un seul mouvement. Mais si vous commettez l'erreur de faire des postures et des pauses précises, vous n'aurez aucune effectivité, même en dix mouvements."




Le général Qi jiguang (1528 - 1588)




Monsieur Shahar cite également le professeur Douglas Wile. Celui-ci, dans un de ses ouvrages, citait Tang shunzhi (1507 - 1560) qui, dans son "traité sur les affaires militaires" (Wubian), s'était déjà exprimé en ces termes : "La raison pour laquelle il existe des postures dans l'art martial est de faciliter l'enchainement. Les formes contiennent des postures fixes mais, dans la pratique réelle, elles deviennent fluides, tout en conservant leurs caractéristiques dans la structure."

Ainsi, la critique d'une pratique trop esthétique et pas assez efficiente en Chine existe déjà au 16e siècle, à une époque ou la boxe de Shaolin n'a pas encore vu le jour...
Mais cet art martial chinois prend une tout autre dimension à la fin de la dynastie Ming, lorsque les mandchous prennent le pouvoir et fonde la dynastie des Qing. A cette période, une résistance anti-mandchou se met en place et prend refuge dans les campagnes et les monastères. C'est à cette période que se développèrent véritablement les boxes que nous connaissons aujourd'hui.

Un exemple illustrant parfaitement la façon dont se développèrent ces écoles de boxe est l'histoire de Chen wangting, considéré comme le "père fondateur" du taijiquan (même si le terme Taijiquan n'apparait dans aucun de ses écrits).
Dans son ouvrage, Meir Shahar cite les travaux de recherche publiés par les historiens Tang hao et Gu liuxin dans leur "Etude approfondie sur le Taijiquan" (Taijiquan yanjiu, 1964) :

"Sous les Ming, Chen wangting avait officiellement été désigné comme inspecteur régional pour les régions du Shandong, Zhili et Liaodong. Il avait une expérience du champs de bataille, ayant combattu plusieurs fois en première ligne contre l'envahisseur mandchou aux frontières nord du térritoire. Après l'invasion des Qing en 1644, il se retira dans son village natal pour se consacrer au perfectionnement de sa technique à main nue."
Il écrit : "Je soupire lorsque je repense à ces années pendant lesquelles, vétu de mon armure et maniant la lance, j'ai repoussé ces hordes de bandits, me mettant en danger incessamment ... Maintenant vieux et fané, je n'ai plus rien d'autre que le livre huangtingjing ("Classique de la court jaune", recueil taoiste de techniques repiratoires) pour me tenir compagnie. Lorsque je m'ennuie, j'invente de nouvelles techniques à mains nues (quan), lorsque c'est la saison, je laboure la terre et lorsque j'ai du temps, j'instruis quelques disciples et descendants afin de leur permettre de devenir aussi fort que tigres et dragons."



Représentation de Chen wangting (1587-1664), au premier plan




Ainsi, l'ancètre de la boxe Taiji naissait à quelques kilomètres du monastère de Shaolin à l'époque même ou l'art à main nue commençait à y apparaitre.

Un autre fait intéressant vient de la découverte du grand nombre de postures dont les noms sont similaires dans ces deux boxes. Les noms de ces postures, qui sont "communes" au Shaolinquan et au Taijiquan se trouvent, par ailleurs, toutes dans le "classique de la boxe" (quanjing) la compilation de technique à mains nues du Jixiao xinshu.

Posture "d'enfoncer vers le bas" du Quanjing



Ainsi, par exemple, les postures Jingji duli (le coq d'or se tiens sur une patte), Fuhu (se pencher sur le tigre) ou bien encore xianlong (chevaucher le dragon) et qixing (les sept étoiles) faisaient toutes partie de la pratique enseigné par le général Qi jiguang à ses troupes. Ces même troupes défendirent le térritoire contre l'envahisseur mandchou avant la chutte de la dernière dynastie chinoise...





(A suivre...)

samedi 15 novembre 2008

L'art martial chinois : son influence, ses lacunes

Dans le monde des arts martiaux, l'art chinois est souvent vu de deux manières:

- On le considère, en générale, comme étant à l'origine des autres écoles en Asie.

- On le trouve très axé sur la théorie et peu sur le pragmastisme.

Si la première de ses idées est particulièrement juste - les différentes écoles de l'art martial en Asie sont toutes issuent de la Chine et de l'Inde - la deuxième de ses idées, bien qu'assez discutée, est également juste et ce pour plusieurs raisons.

L'évolution classique dans l'apprentissage d'une école en Chine est la suivante :

- Jibengong : travail des bases ou exercices de préparation du corps (waigong / xing) et de l'esprit (neigong / yi). Ce travail permet de préparer à la maîtrise des principes fondamentaux et des différentes techniques de l'école.

- Travail des formes en solo : apprentissage du répertoire technique propre à l'école. Historiquement, lorsque les techniques devinrent trop nombreuses, la transmission commença à se faire sous forme d'enchainement, ce qui permis d'en retenir un grand nombre et de le faire passer aux générations suivantes au complet.

- Travail des formes en duo : apprentissage des applications propre à chaque technique. C'est la phase ou le pratiquant apprend la "tactique de combat" propre à son école.


Or, cette dernière étape de l'apprentissage s'est quelque peu perdu en Chine depuis la prise de pouvoir des communistes en 1949. Les différentes pratiques martiales furent prohibées à partir de cette époque et, si les formes en solo et exercices de bases pouvaient avoir l'air annodins et donc continuaient à être pratiqués, il en était autre des formes en duo, qui étaient beaucoup plus parlantes et révelaient la pratique d'un art du combat.






Illustration d'une technique chinoise au 18e siècle





Dans le quanfa beiyao (recueil de méthodes de boxes chinoises), datant du 18e siècle, on trouve des techniques illustrées dans des applications très précises. Ce qui vient à prouver que, si l'art martial chinois s'est tourné vers une pratique essentiellement formelle et théorique, il a longtemps été enseigné de manière très pragmatique, tel qu'on le trouve aujourd'hui encore au Japon et en asie du sud est.






Zhang junfeng, de Taiwan, démontrant la force en déplacement puis un enchainement de xingyiquan en duo





Les écoles chinoises ayant voyagé avec la diaspora aux époques antérieures à la révolution culturelle ont, en revanche, conservé ces pratiques. On les retrouve en Asie du sud-est (Singapour, Vietnam, Malaisie, Indonésie, Philippine...) ainsi qu'au Japon. Nombreuses de ces transmissions sont des écoles chinoises classiques s'étant melées aux traditions locales. En Asie du sud-est, la population est fortement impregné de l'immigration issue essentiellement du sud de la Chine, laquelle voyageait en apportant ses boxes (nanquan).






Démonstration de la boxe Taizu du sud (nan taizuquan) par le grand maître Liao wuchang




Les écoles de karate de la région de Naha n'avaient, à l'origine, que très peu de différences avec les écoles chinoises dont elles étaient issues. Okinawa ayant toujours été un térritoire partagé entre les cultures chinoise et japonaise.






Démonstration de la forme sanseiryu par kanei Uechi, fils du fondateur de l'uechiryu karate





La dernière étape de l'apprentissage doit permettre au pratiquant d'apprendre tout le "répertoire technique" de l'école et donc de comprendre la réelle signification des différents mouvements qu'il a étudié au travers des enchainements ou formes.




Démonstration de Silat indonésien, en solo puis en duo





Parmis les écoles chinoises à l'origine des styles d'Asie du sud-est, reviennent souvent les boxes de la grue (hequan), ainsi que celle de la famille hong (Hongjiaquan / hunggar dans sa prononciation cantonaise) et la boxe yongchun, que l'on peut également rattacher à l'école de la grue.






A Paris, didier Beddar transmet le système complet de l'école Yongchunquan (wingchun)





Avec le temps, certaines écoles se sont concentrées essentiellement sur l'aspect pratique et leur travail sur les applications en duo des techniques. C'est le cas du yongchun et des écoles ayant subi son influence (certaine forme de silat ainsi que le kali / escrima de mano).





Du wing chun à l'escrima, l'art du poing chinois a évolué et s'est de plus en plus concentré sur le pragmatisme. Dan innosanto nous explique les motivations qui ont poussé Bruce Lee a creer son jeetkundo.





En yiquan, la pratique des techniques à deux (duanshou) s'est perdu avec le temps et n'est plus enseigné. Wang xiangzhai pensait que les bases représentaient le travail le plus important de l'apprentissage, mais ces bases suffisent-elles à former un artiste martial si elles ne sont pas complétées par des techniques pratiques ?